Le 5 février 2008, l'État québécois interdit l'usage du tabac dans ses prisons. Trois jours plus tard, il assouplit le nouveau règlement: les prisonniers auront droit de fumer dans la cour extérieure, où ils passent environ une heure par jour.
Deux ans et demi après son application, cette mesure n'a pas atteint son objectif, puisque l'usage du tabac n'a pas diminué significativement chez les prisonniers, a constaté une équipe de chercheurs en criminologie. Pire, elle a créé des problèmes qui n'existaient pas auparavant: trafic de cigarettes, intimidation. Des témoins ont même rapporté des cas de prostitution. «Nous n'avons pas eu de témoignages directs, mais ça se ferait. Chose certaine, la tension engendrée par ce règlement a fait augmenter la tension dans les prisons», explique le criminologue Serge Brochu, de l'Université de Montréal, qui, à la tête de cette équipe, a étudié pendant un an le comportement des prisonniers et du personnel en milieu carcéral.
Plus de 8 prisonniers sur 10 fument, et la quasi-totalité (93 %) sont des fumeurs dépendants. Même s'ils sont incarcérés, ces hommes ont accès chaque semaine à une cantine. Selon les données recueillies par les universitaires, les prisonniers qui ne fument pas achètent des paquets qu'ils revendent durant les jours qui suivent. «C'est la loi de l'offre et de la demande. Le prix d'un paquet peut passer de 11 à 18 $», indique M. Brochu. D'autres deviennent, malgré eux, les fournisseurs des fumeurs, à défaut de quoi ils s'exposent à des représailles.
Si l'on considère que le règlement visait à améliorer la santé des détenus et du personnel, le bilan est incertain, concluent les chercheurs. Au total, 113 détenus et 27 membres du personnel ont été interviewés ou ont répondu au questionnaire de l'équipe. Trois prisons ont été visitées: celle de Québec, Bordeaux et la maison Tanguay.
Mi-chair mi-poisson
Au début de 2008, les pénitenciers fédéraux ont choisi d'interdire purement et simplement l'usage du tabac. Avec les Territoires du Nord-Ouest, le Québec est le seul endroit où l'on peut fumer aujourd'hui quand on est emprisonné dans un établissement provincial.
L'orientation québécoise était pavée de bonnes intentions. «La crainte de retombées négatives, de désordres, associée à la privation du tabac chez les personnes détenues constitue généralement une préoccupation majeure pour l'administration correctionnelle», écrivent les auteurs dans le rapport déposé récemment à l'Institut national de santé publique du Québec (INSPQ). Et, si certains ont noté que l'interdiction de fumer à l'intérieur de l'enceinte avait eu pour effet de diminuer leur consommation moyenne de cigarettes, une majorité (55 %) mentionnent que la situation n'a pas aidé à améliorer leur état de santé.
En sachant qu'ils peuvent s'approvisionner en toute légalité à la cantine, plusieurs ont renoncé à cesser de fumer. Quant à l'interdiction de fumer à l'intérieur de leur cellule, ils ne s'en soucient guère. «Quatre-vingt-treize pour cent des répondants fumeurs disent fumer à l'intérieur tout en ayant connaissance de l'interdiction de fumer», signale l'étude. C'est la même chose avec le cannabis, officiellement interdit, mais consommé régulièrement en milieu carcéral.
Le règlement semble ne faire que des mécontents, puisque 86 % des fumeurs le désapprouvent. En clair, ils souhaiteraient que l'État permette l'usage libre des produits du tabac. Il en va autrement des non-fumeurs, qui déplorent la situation pour des raisons inverses.
«La frustration associée au fait de ne pouvoir fumer à volonté, à la difficulté de se procurer du tabac en quantité suffisante, ainsi qu'à la perception d'être traité de façon discriminatoire par rapport à la population en général jouerait également un rôle» dans le mécontentement des prisonniers.
Avec ce règlement mi-chair mi-poisson, on donnait le signal que l'abstinence n'était qu'optionnelle. Du coup, la popularité des programmes mis en place pour aider les prisonniers à mettre fin au tabagisme est tombée au plus bas. «Bref, le bilan que nous dressons de ce règlement est mitigé», explique M. Brochu.
La cellule, lieu public ou privé?
Pourquoi interdire le tabac dans les prisons quand on sait que les détenus en font largement usage? Parce que de plus en plus de non-fumeurs, personnel comme prisonniers, se plaignent de la fumée secondaire. La pression pour interdire la cigarette venait autant des uns que des autres, tous indisposés par la fumée.
Cette question pose le problème du statut juridique de la cellule. S'agit-il d'un lieu privé comme une chambre à coucher? Auquel cas l'État n'a pas à imposer de conduite aux occupants. Sommes-nous dans un lieu public occupé par un citoyen? Alors l'interdiction générale de fumer peut s'appliquer.
«Si l'on veut empêcher un détenu de fumer dans sa cellule, on peut confisquer tous les briquets et allumettes. L'expérience a été tentée. Encore là , le bilan est nuancé. Des prisonniers court-circuitaient leur prise de courant pour provoquer une étincelle ou transportaient une mèche incandescente. Bref, il semble que l'interdiction totale soit beaucoup plus facile à appliquer que l'interdiction partielle.»
Serge Brochu, qui vient d'entamer son premier mandat à titre de vice-recteur adjoint aux relations internationales, continue de diriger les travaux d'étudiants aux cycles supérieurs. Il a actuellement cinq doctorants sous sa direction. Cette étude est cosignée par Louise Guyon, Ann Royer, Michael Cantinotti, Lyne Chayer et Benoit Lasnier. On peut consulter le rapport final du groupe sur le site de l'INSPQ.
Mathieu-Robert Sauvé
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