On les aime ou on les déteste. Considérés tantôt comme du vandalisme, tantôt comme une forme d'art spontané, les graffitis sont devenus une caractéristique des grandes villes partout dans le monde. Alors qu'au début des années 60 cette forme d'expression servait surtout de véhicule aux revendications sociales et politiques, elle a pris une tout autre allure à la fin de la même décennie avec l'émergence du mouvement hip-hop aux États-Unis.
«Le graffiti hip-hop se caractérise par une signature formée de quatre ou cinq lettres qui composent le pseudonyme de son auteur, explique Raphaëlle Proulx. Au début du mouvement à New York, les graffiteurs ajoutaient même le numéro de la rue ou de l'avenue où ils résidaient. Le hip-hop n'est pas une affaire de gang de rue; c'est un graffiti de signature qui adopte une logique publicitaire et par laquelle son auteur recherche avant tout la reconnaissance dans son milieu.»
La jeune chercheuse a consacré son doctorat en anthropologie à l'étude de ce mouvement afin de savoir si sa diffusion à l'échelle planétaire présentait des signes d'appropriation culturelle locale ou si le mouvement relevait d'une tendance à l'uniformisation sous l'effet de la culture américaine. «D'autres sous-disciplines du hip-hop, comme le rap et le break dance, ont pris une couleur locale, mais aucune étude n'avait été entreprise à propos du graffiti», précise-t-elle.
Différences d'expression
Raphaëlle Proulx a choisi deux milieux non anglophones, soit Montréal et São Paulo, considérée comme La Mecque du graffiti en Amérique latine. Elle a rencontré une quarantaine de graffiteurs, dont une quinzaine de façon plus suivie, et a pris en considération tant le graffiti illégal que celui autorisé ou commandé.
Dans le milieu, on distingue trois types de graffitis hip-hop: le tag, constitué de quelques lettres monochromes, est la forme la plus rudimentaire et la plus fréquente; le throw-up, fait de lettres arrondies paraissant avoir été lancées sur le mur; et le masterpiece, composé de lettres imbriquées ou en 3D, souvent illisibles et auxquelles s'ajoutent parfois des éléments iconographiques. Ces trois genres se retrouvent tant à Montréal qu'à São Paulo.
Des différences sont toutefois observées entre les deux villes. «Les graffitis de Montréal sont plus américains et leurs auteurs utilisent la même technique de l'aérosol, mentionne la chercheuse. À São Paulo, comme les bombes aérosol sont plus dispendieuses, les graffiteurs emploient également le rouleau à peinture. On y voit autant des personnages que du lettrage, alors qu'à Montréal le lettrage est nettement dominant.»
Raphaëlle Proulx a même remarqué une influence française dans la structure du lettrage montréalais due à la présence de graffiteurs venus de France. Autre différence notée, l'iconographie des graffitis de São Paulo a souvent un caractère social ou politique alors que celle de Montréal s'inspire plutôt de la science-fiction.
Témérité
Le graffiti n'est pas qu'un art clandestin. «Certains graffiteurs en font une profession et réalisent des murales pour le compte de villes ou d'écoles, souligne Raphaëlle Proulx. Ceux qui durent dans le métier signent parfois des fresques imposantes.»
C'est notamment le cas, à Montréal, des graffiteurs Stare et Ware, à qui l'on doit la murale de la Mission Old Brewery, commanditée par la Ville à l'occasion du 40e anniversaire d'Expo 67.
À São Paulo, l'une des formes les plus répandues de graffiti illégal est la pichação et certains immeubles en sont complètement recouverts. «Pour les dessiner, les graffiteurs font preuve de témérité et prennent des risques très élevés.»
La témérité, vu le risque d'être arrêté ou de subir un accident grave et parfois mortel, est en fait une caractéristique du graffiteur dans toutes les cultures. À Montréal, la plupart des graffiteurs qu'a rencontrés Raphaëlle Proulx se sont déjà fait arrêter par la police. «Le statut de hors-la-loi du graffiteur est plus important à Montréal qu'à São Paulo», indique-t-elle.
Malgré cet aspect délinquant, la chercheuse estime qu'il est difficile de trancher entre vandalisme ou forme d'art. «Mon objectif était de voir la logique interne de cette forme d'expression qu'il faut comprendre avant de juger.» À son avis, les autorités auraient tort de miser uniquement sur la répression; il faudrait plutôt soutenir des projets afin d'éviter la marginalisation des graffiteurs et leur offrir un espace de dialogue.
Son étude comparative l'amène à conclure que les États-Unis ne sont plus le seul pôle d'influence du graffiti hip-hop et que des pays comme la France et l'Allemagne ont développé leurs propres caractéristiques. «L'origine est américaine, mais ce n'est pas une simple imitation; il y a appropriation culturelle et l'empreinte locale est importante», signale la chercheuse, qui poursuit ses recherches postdoctorales à l'INRS-Urbanisation, Culture, Société.
Ses travaux de doctorat ont été dirigés par Robert Crépeau, professeur au Département d'anthropologie de l'Université de Montréal.
Daniel Baril
(Photos fournies par Mme Proulx)
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