Quand le markéting s'empare des bonnes causes

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La philanthropie dans la rue a pris un tour décidément plus markéting et les gens qui vous sollicitent ne sont pas eux-mêmes des militants de la cause à laquelle ils cherchent à vous rallier.On les voit à la sortie du métro, souriants, courtois, vêtus de teeshirts au logo de Médecins sans frontières, de la Croix-Rouge internationale ou de Greenpeace. Ils ne s'offusquent pas de vous voir passer votre chemin sans que vous leur jetiez un regard, mais de temps à autre un quidam s'arrête, engage la conversation et signe une promesse de don. «Ces agents ne sont pas des militants. Ce sont des personnes embauchées pour solliciter les passants au nom de l'organisme de bienfaisance dont ils portent les couleurs», mentionne le politologue Sylvain Lefèvre, chargé de cours et postdoctorant à l'Université de Montréal.

Le temps d'une expérience sur le terrain, M. Lefèvre a lui-même sollicité le public à Paris, en 2003. «Je l'ai fait pendant un mois, relate-t-il. J'ai pu explorer de l'intérieur ce nouveau type de philanthropie. Je peux vous dire que ce n'est pas facile. Il faut être prêt à subir 140 refus pour 150 sollicitations. Sans parler des gens qui vous engueulent...»

Épisodiquement, le responsable du groupe vient encourager ses troupes, leur expliquer qu'il ne faut pas attribuer leur mauvaise performance à la météo ou à l'humeur des passants. «Il faut irradier... Si vous faites cette tête-là, c'est sûr que vous ne me donnez pas envie d'adopter votre cause», lance-t-il avant de relâcher les philanthropes dans la foule.

Initiative de Greenpeace Autriche au milieu de la décennie 90, le street fundraising s'est généralisé à la maison mère européenne, à Amsterdam, puis à d'autres ONG d'un bout à l'autre de l'Occident. En France, c'est un secteur d'activité bien défini comme on peut le voir sur le site d'ONG Conseil, la firme qui a accueilli l'étudiant. Pour Sylvain Lefèvre, inscrit au doctorat à l'Université Lille 2, cette tendance émergente était une chance incroyable. «J'ai vu naitre et croitre une approche novatrice importée du monde des affaires, ce qui a apporté un élément d'actualité inattendu à ma thèse.»

Évidemment, la thèse de 600 pages ne fait pas que le récit de la philanthropie dans la rue. L'étudiant a conduit plus d'une centaine d'entretiens avec des dirigeants d'ONG et des militants de différents paliers hiérarchiques. Il a ainsi pu décrire en profondeur le phénomène de la nouvelle philanthropie humanitaire. Intitulée Mobiliser les gens, mobiliser l'argent: les ONG au prisme du modèle entrepreneurial, la thèse a été déposée à l'Université Lille 2 en 2008.

Tensions néolibérales

Dans les organisations, les militants ne sont pas tous à leur aise devant ces porte-étendards recrutés par les petites annonces. Chez certains, cette approche néolibérale heurte les convictions. «La situation est d'autant plus paradoxale que les militants font en général de mauvais solliciteurs. Ils passent trop de temps à discuter de la cause et oublient de faire signer des formulaires... Ou encore ils reviennent chez eux complètement démoralisés parce qu'ils n'ont essuyé que des refus.»

Sylvain LefèvreDu côté de la haute direction, l'approche entrepreneuriale peut également poser problème. «On voit de plus en plus de dirigeants venir de grandes entreprises. Ce sont des gens qui ont vécu leur crise de la quarantaine et effectué un virage à 180 degrés dans leur carrière. Ils sont prêts à diviser leur salaire par quatre pour servir une cause. Ils veulent se sentir utiles.»

En important dans les ONG des approches éprouvées issues de la grande entreprise, voire de la multinationale (pas seulement en matière de financement mais aussi en gestion des ressources humaines), ces gestionnaires sont parfois mal reçus par les vétérans, issus du milieu communautaire ou humanitaire. Certains bénévoles avalent mal la pilule, considérant que c'est «la goutte qui fait déborder le vase». D'autres ont des doutes passagers; il faut bien vivre avec son temps. «Même si les tensions peuvent être fortes à l'intérieur de l'organisation, il faut reconnaitre que ça marche. Les ONG ont trouvé une nouvelle façon de se financer, ce qui est tout de même essentiel si l'on veut soutenir des causes.»

Dans le prologue de sa thèse, Sylvain Lefèvre écrit: «Tout se passe comme si ce travail de mobilisation des soutiens, et plus largement le fonctionnement des ONG, était rythmé par des injonctions productives, qui s'articulent parfois de manière problématique à la logique du dévouement, de la bonne volonté et à l'éthique de conviction. Comment comprendre la double nature de ces organisations, qui empruntent au secteur privé ses ressorts managériaux et scandent qu'un autre monde est possible? C'est à cette question qu'est consacrée cette thèse.»

Edgar Morin a aimé

Le travail a porté ses fruits. Sa thèse, en partie réalisée à Montréal (il l'a essentiellement rédigée dans un bureau du Département de science politique prêté par la professeure Jane Jenson), a reçu en 2010 un prix majeur décerné par le journal Le Monde. Ce prix offre la possibilité à cinq docteurs récemment diplômés en sciences humaines de publier leur thèse aux Presses universitaires de France. «Je suis flatté par cet honneur, car je tiens ce prix en haute estime.»

Présidé par le philosophe français Edgar Morin, le jury a souligné l'approche ethnographique de Sylvain Lefèvre. Ce dernier n'en revient pas encore de savoir que non seulement M. Morin a lu sa prose, mais qu'il l'a aimée au point de le placer parmi les cinq lauréats en sciences humaines.

Pour Sylvain Lefèvre, qui vient d'avoir un bébé avec sa conjointe, une Québécoise, c'est une entrée en carrière pleine de promesses. Le jeune homme est actuellement postdoctorant au Centre d'excellence sur l'Union européenne et son projet de recherche a pour titre «Le pilotage discret de l'action humanitaire: ECHO et le financement des ONG». Il est aussi chargé de cours à l'UdeM et à l'UQAM, où il donne respectivement Théories de la communication politique et Action sociale en milieu organisé.

Avis aux intéressés, il cherche un poste de professeur d'université au Québec.

Mathieu-Robert Sauvé

 

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