Quand la mémoire fait défaut

Imprimer

La mémoire des personnes âgées demeure réduite par rapport à celle des jeunes, mais de façon moins significative que prévu.Nos souvenirs les plus anciens semblent les moins vulnérables à l'oubli. Leur fidélité aux évènements laisse néanmoins parfois à désirer. La raison? «Tous nos souvenirs, quels qu'ils soient, sont d'incessantes reconstitutions. Si les premiers d'entre eux paraissent indéracinables, ils ne sont pas pour autant le reflet exact d'expériences passées», affirme Nicole Caza, chercheuse au Département de psychologie de l'Université de Montréal et directrice de laboratoire au Centre de recherche de l'Institut universitaire de gériatrie de Montréal (IUGM).

Le peintre Dali lui-même l'avait compris, puisque les premiers chapitres de son autobiographie s'intitulent «Faux souvenirs d'enfance» et «Vrais souvenirs d'enfance». «Un faux souvenir, c'est un phénomène de la mémoire qui altère des expériences réelles et qui, à la limite, peut entrainer la création de toutes pièces d'un fait n'étant jamais survenu, explique Mme Caza. Ces erreurs de la mémoire semblent le résultat de la collaboration entre la mémoire épisodique et la mémoire sémantique.»

La première recèle des souvenirs autobiographiques, récents et anciens, localisables dans le temps et dans l'espace, et permet de faire de nouveaux apprentissages. La seconde constitue plutôt le réservoir de nos connaissances générales, comme celles de notre langue et des faits historiques. «Les souvenirs ne sont pas directement récupérés dans la mémoire épisodique, mais plutôt reconstruits à l'aide de notre compréhension de l'évènement», précise Nicole Caza. D'ailleurs, l'analogie qu'on fait souvent avec l'ordinateur, à savoir qu'on va chercher un épisode exact de notre vie de la même façon qu'on retrouve un document, n'est pas appropriée, ajoute la neuropsychologue. «Lorsque nous rapportons un évènement de notre vie, nous devons le reconstruire chaque fois. Or, nos mécanismes de reconstruction peuvent être défaillants. D'où les risques de créer un faux souvenir.»

Les personnes âgées ne sont pas les seules à produire de faux souvenirs. «Tout le monde en échafaude, mais la tendance s'accentue en vieillissant.» Le fait a été démontré en laboratoire. «On a soumis une liste thématique de mots à divers groupes de sujets qui devaient la mémoriser, indique Mme Caza. À l'aide d'un paradigme particulier, on a évalué et comparé la production de faux souvenirs auprès de jeunes et de gens âgés sains et très scolarisés.»

Première surprise: les différences entre les jeunes et les ainés sont moins grandes que ce qui était attendu relativement à la mémoire véridique. «La mémoire des personnes du troisième âge demeure réduite comparativement aux jeunes adultes mais de façon moins significative que prévu. L'éducation, un effet protecteur connu, leur permet sans doute de mieux résister aux effets du vieillissement.»

Toutefois, l'étude de Mme Caza a démontré que les gens âgés produisent beaucoup plus de faux souvenirs que les sujets âgés de 30 ans et moins. «Ils se souviennent des mots qui faisaient partie de la liste, mais ils citent également des leurres, c'est-à-dire des mots qui n'ont pas été présentés mais qui ont un lien sémantique avec les mots de la liste. Et ils sont très surs de leurs réponses.» Ainsi, en tentant d'énumérer les mots «fil», «dé à coudre», «ciseaux» et «vêtement», plusieurs mentionnent le nom «aiguille».

«En raison de la fragilisation de la mémoire épisodique au cours du vieillissement normal, les ainés ont tendance à surutiliser leur mémoire sémantique comme un mécanisme compensatoire. Ils y vont de façon plus globale en s'attardant moins aux détails. Ils sont donc davantage sujets à créer des faux souvenirs», estime Nicole Caza.

Nicole CazaDans les laboratoires de l'Institut

Depuis son doctorat en neuropsychologie clinique sous la direction de la professeure Sylvie Belleville, directrice de la recherche à l'IUGM, Mme Caza étudie la mémoire des gens âgés. Elle a réalisé de nombreux travaux, notamment auprès de patients déments et cérébrolésés. «Ce que nous savons sur la mémoire, nous le devons à ceux qui l'ont perdue, dit-elle. La découverte de plusieurs types d'amnésie a mis en lumière les multiples facettes du souvenir.»

Actuellement, la chercheuse travaille à une autre étude sur la mémoire des personnes du troisième âge. Une centaine de volontaires seront recrutés pour cette recherche menée grâce à une subvention des Instituts de recherche en santé du Canada et à une bourse salariale du Fonds de la recherche en santé du Québec. «Notre objectif est de mieux comprendre comment les gens âgés reconstruisent leurs souvenirs. C'est clair que les ainés surutilisent leur mémoire sémantique. Reste à savoir pourquoi. Est-ce à cause d'une atteinte des fonctions temporales médianes responsables de la mémoire épisodique? Ou est-ce parce que d'autres fonctions du cerveau comme les fonctions frontales responsables de l'organisation de l'information en mémoire sont touchées? C'est ce que permettra de découvrir cette recherche.»

Dominique Nancy

 

Sur le Web


 

L'émotion favorise l'enregistrement et la remémoration des souvenirs

«Tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé.» Il ne faut pas moins de quelques pages de Du côté de chez Swann pour que Proust retrouve ce souvenir. Le point de départ: de petites madeleines. «Ces gâteaux courts et dodus [...], à l'instant même où la gorgée mêlée de miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d'extraordinaire en moi.»

«Le phénomène des petites madeleines est souvent pris en exemple pour témoigner de la puissance des émotions sur la mémoire», indique Nicole Caza. Étayée aujourd'hui comme hier par l'observation de cas cliniques, la théorie est valable en tout cas pour l'une de nos mémoires, que l'on appelle épisodique.

Mais pourquoi nos souvenirs les plus anciens sont-ils les mieux implantés? Selon les experts, la grande majorité de nos premiers souvenirs sont associés à une émotion intense, parfois la joie, l'émerveillement, mais plus souvent la peur ou la souffrance. Or, chez les enfants comme chez les adultes, les situations perçues comme dangereuses pour la survie sont marquées au fer rouge. «L'émotion forte favorise à la fois l'enregistrement et la remémoration. Nous nous rappelons mieux le 11 septembre 2001 que le 10, ou même le 11 septembre dernier, signale Mme Caza. La probabilité de reconstruire un évènement tel qu'il s'est produit dépend beaucoup de son caractère distinctif.»

Ainsi, l'émotion associée à une situation constitue un ingrédient majeur pour en préserver une trace saillante. Le souvenir est sauvé... Est-il fiable à cent pour cent pour autant? La réponse est non. «Que le souvenir soit récent ou ancien, chargé d'une forte émotion ou non, il demeure une reconstruction!»

D.N.

 

Sujets recherchés

Dans le cadre de ses travaux sur la mémoire et le vieillissement, Nicole Caza est à la recherche d'hommes et de femmes âgés de 60 à 75 ans, droitiers, francophones et qui n'ont pas d'antécédents de maladies neurologiques. Pour information, composez le 514 340-3540, poste 4001, ou communiquez avec la chercheuse à memoire.age@gmail.com.

 

Dossiers

 

La Faculté des sciences infirmières célèbre ses 50 ans

Colloques, hommages, retrouvailles, la Faculté des sciences infirmières de l'UniversitÃ...

 

En mai, on célèbre le mont Royal!

Le mont Royal est indissociable de l'histoire de l'Université de Montréal, dont le camp...

 

Sortir de sa bulle grâce à l'interdisciplinarité

En militant, il y a plus de 25 ans, pour une pensée complexe qui accueillerait l'enchevê...

Le chiffre

19,6 %

À l'automne 2011, les étudiants non canadiens – soit les étudiants résidents permanents et les étudiants internationaux − comptaient pour 19,6 % des étudiants inscrits à l'UdeM.

Lire la suite...