Le recensement de 2011 semble irrémédiablement compromis

Imprimer

Plusieurs experts estiment que le caractère volontaire du recensement créera une rupture et rendra impossibles les comparaisons étant donné que les méthodes de collecte auront changé. Si le gouvernement Harper va de l'avant avec son intention d'abolir le caractère obligatoire du questionnaire long du recensement de 2011, la qualité des données recueillies sera bel et bien compromise et les rendra presque inutilisables sur le plan scientifique. Et la seule raison d'une telle décision est d'ordre idéologique.

C'est ce qu'ont unanimement soutenu les sept participants de la table ronde organisée par le Centre interuniversitaire québécois de statistiques sociales et tenue le 10 septembre.

Statistique Canada en péril

Pour Pierre Noreau, professeur à la Faculté de droit de l'Université de Montréal et animateur de la rencontre à titre de président de l'Association francophone pour le savoir-Acfas, la décision du gouvernement remet en question l'idée qu'on se fait d'une société du savoir qui doit se connaitre elle-même. «Le recensement, ce n'est pas une coquetterie de démographe, a-t-il lancé. C'est l'étalon de mesure qui permet de valider les données d'enquêtes en sociologie, démographie, science politique, gestion de la santé et développement économique.»

Selon le professeur, aucune justification scientifique ne vient appuyer l'argument de la protection de la vie privée, puisque les mesures de protection sont déjà très sévères. Il s'étonne du recours à cette considération, car tout citoyen accepte de livrer une foule de renseignements personnels aux banques et aux agences de markéting. «Ça semble poser un problème uniquement lorsque c'est l'État qui recueille ces données!»

Même son de cloche du côté de Jean-Pierre Beaud, doyen de la Faculté de science politique et de droit de l'UQAM. «Ce qui est demandé dans le questionnaire long, qu'on remplit deux ou trois fois dans une vie, est minime par rapport à ce que nous acceptons de transmettre aux compagnies d'assurance.»

Le caractère volontaire du recensement créera à son avis une rupture dans la suite historique des données et rendra impossibles les comparaisons parce que le contexte de collecte ne sera pas le même. «Cela met en péril Statistique Canada, qui bénéficie d'une excellente réputation partout dans le monde», affirme-t-il.

Pour le doyen, le mal est déjà fait. «Il est maintenant perçu comme politiquement acceptable de ne pas répondre aux questions du recensement; il faudra beaucoup de temps et d'efforts pour corriger cette perception.»

De gauche à droite, les participants et animateurs de la table ronde: Richard Shearmur (INRS), Jean-Pierre Beaud (UQAM), Pierre Noreau (UdeM), Céline Le Bourdais (McGill), Danielle Gauvreau (directrice du CIQSS et coanimatrice), Lisa Dillon (UdeM), Pierre Trudel (UdeM) et Jérôme Martinez (Institut national de santé publique du Québec).Stephen Harper, usager des statistiques

Lisa Dillon, professeure au Département de démographie de l'UdeM, a rappelé que le Canada contribue à la banque de données Integrated Public Use Microdata Series International, la plus grande banque mondiale de statistiques provenant des recensements de 55 pays. «Des données issues de recensements volontaires ne seraient pas acceptables pour cette banque», a-t-elle indiqué.

Pour la professeure, la décision du gouvernement Harper n'est pas basée sur une mauvaise compréhension de l'importance de statistiques fiables. Stephen Harper lui-même a utilisé des données du questionnaire long dans sa maitrise en sciences économiques à l'Université de Calgary, a-t-elle fait remarquer. La vraie raison, selon elle, serait idéologique.

Ce ne serait d'ailleurs pas la première fois que le recensement canadien serait modulé en fonction du programme des conservateurs. Sous les pressions du groupe Real Women de l'Alberta, une question sur le travail non rémunéré des femmes à la maison a été ajoutée au questionnaire même si les statisticiens n'en voulaient pas.

«Cette question a été introduite pour des raisons de partisanerie, puis retirée», a relaté Céline Le Bourdais, professeure de sociologie à l'Université McGill et professeure associée au Département de démographie de l'UdeM. Mme Le Bourdais est aussi membre du Conseil national de la statistique et a mentionné que l'organisme n'a pas été consulté avant la prise de décision du gouvernement.

Deux philosophies

Cette crise du recensement n'est pas propre au Canada. Aux États-Unis et en Angleterre, les recensements sont également remis en question, a dit Richard Shearmur, professeur au Centre Urbanisation, Culture, Société de l'INRS. «Il existe d'autres façons de faire que les recensements, comme les enquêtes menées en Suède et au Danemark, mais les résultats sont moins fiables et les méthodes tout aussi intrusives.»

Il y a à son avis deux philosophies qui s'affrontent dans ce débat: celle issue des Lumières et qui vise une société égalitaire et celle des conservateurs, qui vise à minimiser la place de l'État.

Pour Pierre Trudel, professeur à la Faculté de droit de l'UdeM, cette crise est le reflet de la tendance à voir les droits fondamentaux sur une base essentiellement individualiste. La notion de consentement libre et éclairé dont les chercheurs doivent tenir compte dans leurs collectes de données lui apparait même comme du «totalitarisme éthique». «Son effet pervers est de légitimer toutes sortes de collectes alors que les données de recensements font l'objet d'un encadrement strict. Rien de sérieux ne permet de penser qu'on puisse en faire un usage violant la vie privée ou compromettant la réputation.»

Est-il trop tard pour amener le gouvernement à changer sa décision? Pour Céline Le Bourdais, rien n'est joué et la modification du statut du recensement est une opération plutôt simple.

Selon Richard Shearmur, le gouvernement «s'est peinturé dans le coin» et il devra bouger un jour ou l'autre. «C'est foutu pour 2011, mais il ne peut pas ne pas reculer à long terme», signale-t-il. La perspective lui semble toutefois plus sombre s'il s'agit d'une position coordonnée à l'échelle internationale.

Des participants ont par ailleurs souligné que le fait de rendre le questionnaire volontaire et de faire passer de 20 à 30 % le taux de population ciblé allait couter plus cher tout en diminuant la qualité des données recueillies.

Daniel Baril

 

Sur le Web

 

Dossiers

 

La Faculté des sciences infirmières célèbre ses 50 ans

Colloques, hommages, retrouvailles, la Faculté des sciences infirmières de l'UniversitÃ...

 

En mai, on célèbre le mont Royal!

Le mont Royal est indissociable de l'histoire de l'Université de Montréal, dont le camp...

 

Sortir de sa bulle grâce à l'interdisciplinarité

En militant, il y a plus de 25 ans, pour une pensée complexe qui accueillerait l'enchevê...

Le chiffre

19,6 %

À l'automne 2011, les étudiants non canadiens – soit les étudiants résidents permanents et les étudiants internationaux − comptaient pour 19,6 % des étudiants inscrits à l'UdeM.

Lire la suite...