Quand un parent dit à son adolescent qui n'a pas rangé sa chambre «Félicitations pour ton beau ménage!» il ne fait pas de doute que l'adolescent comprend l'ironie d'une telle remarque. Mais qu'en est-il des plus jeunes enfants? À partir de quel âge peuvent-ils saisir le sens non littéral et parfois contradictoire de l'ironie verbale?
C'est ce qu'a voulu tirer au clair une équipe interuniversitaire de chercheuses dont fait partie Stephanie Alexander, doctorante au Département de médecine sociale et préventive de l'Université de Montréal. La compréhension du langage non littéral nécessite des habiletés intellectuelles relativement avancées puisque l'enfant doit d'abord comprendre l'incongruité de la situation, puis saisir pourquoi le parent dit une fausseté: «Ma mère se trompe-t-elle, ment-elle, sait-elle que je ne la crois pas?»
Des travaux antérieurs sur le sujet tendent à montrer que l'ironie ne serait pas comprise avant l'âge de 8 ou 10 ans, mais ces travaux ont été réalisés en laboratoire avec des scénarios hypothétiques et ont principalement porté sur le sarcasme.
L'équipe de Stephanie Alexander a plutôt choisi d'observer les enfants dans leur environnement familial tout en considérant quatre formes de langage non littéral. Cette recherche, qui est ainsi la première à avoir eu recours à une telle approche, montre que les enfants peuvent saisir certaines formes d'ironie dès l'âge de quatre ans et qu'eux-mêmes en font usage.
Hyperbole, euphémisme et sarcasme
Le matériel employé pour cette étude est de taille: les quatre chercheuses ont en effet analysé la transcription des échanges verbaux au sein de 39 familles composées de deux parents et de deux enfants âgés de quatre et de six ans pendant six séances de 90 minutes pour chaque famille!
Stephanie Alexander a plus particulièrement travaillé à l'élaboration d'un système de codage du niveau de compréhension de quatre formes d'ironie relevées dans les propos des parents et les réactions des enfants: l'hyperbole ou exagération («C'est le plus gros sandwich du monde!»), la litote ou euphémisme («Vous êtes juste un peu cinglés.»), le sarcasme («Bravo pour le beau dégât!») et la question rhétorique qui n'appelle pas de réponse formelle («Combien de fois devrai-je te le demander?»).
Dans l'ensemble, il ressort que l'hyperbole et le sarcasme sont plus souvent utilisés par les parents lors d'interactions positives, tels les jeux, alors que la litote et la question rhétorique le sont davantage en situation de conflit.
Les pères et les mères ne font toutefois pas les mêmes usages de l'ironie. Les mères recourent plus fréquemment aux questions rhétoriques et moins souvent au sarcasme que les pères. «C'est peut-être parce que le sarcasme est trop réprobateur», avance l'étudiante.
Les pères se servent du langage ironique plus souvent en contexte positif que les mères. «Les contextes d'intervention ironique des pères sont plus variés comme le sont les formes d'ironie employées», précise Stephanie Alexander.
Dès quatre ans
L'analyse des réactions des enfants révèle qu'ils ont tous correctement compris au moins une remarque ironique de la part d'un parent. Si la compréhension est plus complète à six ans, les chercheuses ont tout de même noté des utilisations occasionnelles de cette forme de langage chez des enfants de quatre ans, notamment l'hyperbole.
Dans 22 des 39 familles, les enfants ont par ailleurs eu l'occasion de répondre à chacun des quatre types d'ironie. C'est le sarcasme qui est le mieux compris; lorsque le parent fait appel à cette figure de style, 42 % des réponses indiquent une compréhension complète du sens désapprobateur de la remarque et du comportement attendu. La compréhension des questions rhétoriques, pour sa part, n'est complète que dans 29 % des cas.
Quant à l'hyperbole et à la litote, le désaccord qu'elles véhiculent est encore moins fréquemment perçu et les enfants ont même tendance à y répondre de façon littérale.
Ces observations montrent que, contrairement aux résultats obtenus en laboratoire, les enfants en bas âge comprennent au moins en partie, sinon complètement, les remarques ironiques. «Leur compréhension des formes de communication verbale complexe est plus sophistiquée qu'on le croit habituellement», soutient Stephanie Alexander. Si les parents doivent être conscients qu'à quatre ans l'enfant pourra prendre la remarque au sens littéral, entre autres dans les situations de conflit, y recourir de façon appropriée peut toutefois permettre d'atténuer la colère et favoriser l'effort de compréhension du langage.
Les travaux des chercheuses ont été publiés dans le numéro 28 du British Journal of Developmental Psychology sous la signature principale de Holly Recchia (Université Concordia). Stephanie Alexander poursuit son doctorat, sous la direction de la professeure Katherine Frohlich, en comparant les objectifs que devrait viser le jeu chez les enfants selon les organismes de santé publique et la perception qu'en ont les enfants eux-mêmes.
Daniel Baril
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