Les cadres supérieurs consomment plus de psychotropes

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La consommation de psychotropes dans la population canadienne est préoccupante. (Photo: iStockphoto)L'usage de psychotropes tels que les somnifères, les tranquillisants, les anxiolytiques et les antidépresseurs varie selon la profession, l'âge et le sexe des individus. Les cadres supérieurs ont tendance à consommer plus de médicaments qui agissent sur le système nerveux central que les autres groupes de travailleurs et cette consommation s'accroit au fil du temps. Les femmes sont particulièrement touchées par cette problématique. La seule bonne nouvelle, si c'en est une, c'est que le fait de travailler plus de 40 heures par semaine n'est pas associé à une plus grande prise de psychotropes.

C'est ce qui ressort d'une étude publiée dans le numéro du printemps de la revue Épidémiologie et santé publique et réalisée par Alain Marchand, professeur à l'École de relations industrielles de l'Université de Montréal, et son assistante de recherche, Marie-Ève Blanc.

«Le but de l'étude, explique le professeur Marchand, était de vérifier l'influence du travail sur la consommation de psychotropes chez les travailleurs canadiens et de voir si les variables familiales et individuelles comme l'état matrimonial, les traits de personnalité, l'âge et le sexe jouaient un rôle significatif.» Avec son assistante de recherche, il a analysé les données de l'enquête nationale sur la santé de la population de Santé Canada. Cette base de données, constituée entre 1994 et 2004, a permis aux chercheurs de suivre 6585 travailleurs âgés de 15 à 55 ans sur une période de 10 ans. Les professions ont été regroupées en six catégories: cadres supérieurs, directeurs, superviseurs, professionnels, cols blancs et cols bleus.

Première constatation: la consommation de psychotropes dans la population canadienne a pris une ampleur des plus préoccupantes. «Plus de 17 % des personnes en situation d'emploi en 2001 rapportaient avoir utilisé au cours du dernier mois au moins un médicament psychotrope, relate M. Marchand. Sur le plan de l'incidence, on est passé de 4 % en 1994-1995 à près de 11 % en 2000-2001 avec une évolution montrant un accroissement de la consommation dans le temps. C'est énorme et d'autant plus inquiétant qu'il y a une association avec l'âge. Plus les gens vieillissent, plus ils ont tendance à prendre des psychotropes.»

Alain MarchandMême si le phénomène est observé chez tous les travailleurs, certaines professions semblent moins concernées que d'autres. Ainsi, les cols bleus, les cols blancs, les directeurs, les professionnels et les superviseurs font usage de moins de psychotropes comparativement aux cadres supérieurs. «La consommation est plus prononcée chez les travailleurs qui occupent un poste au sein d'une haute direction, indique le professeur Marchand. Ceux-ci se démarquent également des autres groupes de travailleurs par un risque accru d'usage chronique de médicaments de ce type.»

Ce que le chercheur entend par «usage chronique» est la prise répétée de médicaments sur une longue période de temps, soit plus d'un an. Selon son hypothèse, un besoin de performance inhérent à cette catégorie professionnelle engendrerait ce comportement: les responsabilités sont plus nombreuses, il y a du personnel à gérer et de nombreuses heures de travail à faire. «Quand on a beaucoup de responsabilités, résume-t-il, on peut ressentir de la détresse et de l'épuisement. Afin de pouvoir accomplir l'ensemble de leurs tâches, les cadres supérieurs se tournent probablement vers les psychotropes pour calmer ces symptômes psychiques.»

Différences selon les sexes et les professions

Par ailleurs, la manière dont la profession va influer sur la consommation n'est pas la même selon les sexes. Le professeur Marchand montre à la journaliste de Forum un graphique. «Quand on fait la distinction selon le genre, on s'aperçoit que les femmes qui occupent des postes de directrices, de superviseures et de cols bleus recourent aux psychotropes plus régulièrement et plus longtemps que les hommes au sein des mêmes groupes professionnels. C'est possiblement plus ardu pour les femmes qui occupent ce type d'emplois, caractérisés par de fortes demandes psychologiques et par la difficulté de concilier travail-famille; ces facteurs font grimper le stress, qui affecte la santé mentale.»

Pour le chercheur, les différences entre les hommes et les femmes cols bleus sont surprenantes, mais elles s'expliquent par l'entrée relativement récente des femmes dans la profession. «Cela pose assurément des problèmes d'intégration et d'identification professionnelle qui s'ajoutent à des conditions d'organisation du travail marquées par de nombreux risques de nature physique et toxicologique, affirme-t-il. Ces problèmes accentuent possiblement le stress ressenti et les femmes y répondent plus fortement que les hommes par une plus grande régularité dans la consommation de médicaments psychotropes.»

Le travail, c'est la santé?

Mais est-ce que les conditions de travail amènent réellement les gens à consommer davantage de psychotropes? Pour répondre à cette question, Alain Marchand et Marie-Ève Blanc ont évalué divers éléments ayant pu influer sur la consommation, soit le niveau d'utilisation des compétences et de l'autorité décisionnelle, les demandes psychologiques et physiques présentées aux individus, le nombre d'heures travaillées par semaine, les mesures de soutien en milieu de travail, etc.

Leur étude révèle que le travail pèse faiblement sur le risque de consommation chronique des médicaments psychotropes. Les caractéristiques personnelles relatives à la démographie, l'état de santé, les traits psychologiques, les habitudes de vie et les évènements stressants de l'enfance ont une influence beaucoup plus importante sur le phénomène. Au regard des conditions de l'organisation du travail, seules les heures travaillées ont un effet notable.

Aussi étonnant que cela puisse paraitre, le nombre d'heures travaillées peut amener une réduction du risque lié à un usage chronique de médicaments psychotropes. «Chaque augmentation d'une heure de travail contribue à diminuer de un pour cent le risque de chronicité», précise Alain Marchand, qui admet avoir été très surpris par ce résultat. Cela donne à penser, selon lui, qu'«un employé avec une bonne santé mentale occupe plus facilement un emploi à temps plein. Les récompenses, notamment sur le plan du salaire, sont plus généreuses eu égard aux efforts de l'employé et entrainent sans doute une amélioration des milieux de vie de l'individu», signale-t-il.

Le professeur estime toutefois qu'il faudra être vigilant dans un contexte de vieillissement de la main-d'œuvre qui pourrait voir s'installer une plus grande chronicité de la consommation de psychotropes. «Près de sept pour cent des travailleurs ont fait un usage répété de ce type de médicaments entre 1994-1995 et 2002-2003, rappelle-t-il, et le risque de prendre des psychotropes augmentait avec le temps pour presque doubler à la fin de la période d'observation.»

Dominique Nancy

 

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