En mars 2006, un totem ayant appartenu à la tribu haisla de la Colombie-Britannique et se trouvant à Stockholm depuis 1929 était rapatrié au Canada après 15 ans de démarches de la part des Indiens haisla. D'une hauteur de neuf mètres et sculpté en 1872 à la demande du chef G'psgolox, ce totem avait été cédé à la Suède par un fonctionnaire canadien sans le consentement des Indiens.
«Pour nous, un totem est un objet, mais pour les autochtones il incarne l'âme de la famille de G'psgolox et, dans leur tradition, il doit être retourné à la terre en se décomposant de façon naturelle», explique Élise Dubuc, directrice du programme en muséologie à la Faculté des arts et des sciences.
À ses yeux, cet épisode met en lumière le dilemme auquel les conservateurs sont confrontés dans leurs relations avec les peuples autochtones qui, de plus en plus, réclament le rapatriement de squelettes et d'objets culturels ou rituels ayant appartenu à leurs ancêtres. La chercheuse a traité de ce sujet délicat et controversé au colloque «Muséalité et intermédialité», organisé le 30 octobre par le Centre de recherche sur l'intermédialité de l'UdeM.
«Les catégories “objet” et “restes humains” qui nous servent de paramètres dans l'analyse de chaque cas sont à redéfinir», déclare-t-elle.
Le cas d'une tête de Maori, possession d'un musée français, est encore plus éloquent: pour le musée, il s'agit d'un objet culturel plutôt que de restes humains parce qu'elle illustre l'art du tatouage des Maoris; pour eux, il s'agit d'une tête.

Traiter les restes avec respect
Contrairement aux États-Unis, le Canada n'a pas de loi obligeant les musées à remettre les artéfacts humains ou purement matériels aux peuples autochtones qui les réclameraient. En 1991, un rapport d'un groupe de travail sur les musées et les autochtones recommandait toutefois qu'on traite les restes humains avec respect et que les demandes de rapatriement soient prises en considération.
«Chaque demande est étudiée au cas par cas et l'approche est basée sur la négociation et la conviction, souligne Élise Dubuc. Ce qui est dommage, c'est que ce sont toujours les autochtones qui ont à faire la preuve que leur demande est fondée, même si le milieu commence à mieux comprendre leurs motifs.»
Mais un changement dans les mentalités serait en train de s'opérer. Mme Dubuc en veut pour preuve les ossements humains rendus en 2006 à la nation algonquine Kitigan Zibi, près de Maniwaki. Ces ossements avaient été prélevés à diverses époques sur différents sites de fouilles le long de la rivière Outaouais et étaient conservés au Musée canadien des civilisations. «Le Musée a d'abord soutenu que rien ne permettait de relier ces restes aux Anishinabeg [ou Algonquins] parce que l'Outaouais était une voie de transport et de migration. Mais il a finalement accepté de les leur restituer pour qu'ils les enterrent à leur façon.»
Pour Élise Dubuc, la problématique est exactement la même que celle qui se posait avec le squelette du géant Beaupré, que l'Université de Montréal a redonné à la famille afin qu'il soit dignement mis en terre. «Le géant Beaupré, c'était un freak show et c'est la même chose pour les autochtones lorsque nous exhibons les restes de leurs ancêtres», mentionne-t-elle.
La chercheuse agit elle-même à titre d'«accoucheuse» et de «facilitatrice», pour employer ses mots, entre les autochtones et les musées en pareille situation. «Les musées ont beaucoup à apprendre de ces échanges parce qu'ils connaissent très peu l'histoire des autochtones et celle des pièces qu'ils possèdent. Et il est dans les coutumes des autochtones de toujours offrir quelque chose en retour de ce qu'ils demandent; au musée de Stockholm, ils ont donc offert une réplique du totem de G'psgolox sculpté par l'un de ses descendants.»
L'homme de Kennewick
Il semble que l'approche canadienne donne de meilleurs résultats que celle des États-Unis, où le Native American Graves Protection and Repatriation Act (NAGPRA) oblige, depuis 1990, tout organisme financé par l'État à rendre aux autochtones, si tel est leur désir, les objets rituels, les restes humains et les objets telles les fourrures et parures qui seraient associés à ces restes. «Beaucoup de ces pièces provenaient du pillage de cimetières amérindiens», indique la professeure.
Mais cela n’est pas sans poser de problèmes aux archéologues et le NAGPRA a entrainé l’interruption d’une quinzaine de recherches archéologiques dont celles bien connues de «l’homme de Kennewick». Les études ont montré que le squelette de cet homme, mis au jour en 1996 sur les rives de la rivière Columbia à Kennewick (Washington), datait de plus de 9300 ans et qu’il était de type caucasien plutôt que mongoloïde comme les ancêtres des Amérindiens. Une découverte majeure qui a remis en question toute l’histoire du peuplement de l’Amérique du Nord.
Plusieurs tribus autochtones ont réclamé ces restes et les tribunaux leur ont d'abord donné raison. Une cour d'appel a par la suite renversé le jugement sur la base que le NAGPRA ne s'appliquait pas dans ce cas puisqu'il ne pouvait s'agir d'un ancêtre des autochtones actuels.
Élise Dubuc ne craint pas que les mesures canadiennes et américaines dégarnissent les musées ou desservent la science puisque les demandes des nations autochtones ne portent que sur certains objets particuliers. «Dans 90 % des cas, on réussit à s'entendre et les autochtones reconnaissent la contribution des musées à la sauvegarde de leur patrimoine», affirme-t-elle.
Elle ne s'oppose pas non plus à ce que les musées conservent des pièces archéologiques ni même à ce qu'on déterre des morts si cela en vaut la peine sur le plan scientifique, mais plaide pour que cela se fasse dans le respect.
Daniel Baril
