Une population de 500 millions d’admirateurs potentiels échappe à Céline Dion. Pourquoi? Parce que la chanteuse la plus populaire du monde ne s’est pas encore lancée à la conquête des marchés hispanophones d’Europe et d’Amérique latine. Ou si peu. «Céline Dion a quatre chansons en espagnol dans son répertoire. Elle pourrait faire un disque complet dans cette langue et connaitre un très grand succès auprès des communautés hispanophones», dit Enrique Pato, qui enseigne au Département de littératures et de langues modernes de l’UdeM.
Avec le Groupe de recherche sur l’espagnol en Amérique, qu’il a créé, composé de 14 étudiants à la maitrise et au doctorat, Enrique Pato a lancé un projet qui ne manque pas d’originalité : produire un document de 80 à 90 pages suggérant des outils pour aider la chanteuse à conquérir ce marché. Les étudiants devront participer à diverses étapes de la production du document, incluant la traduction de textes et l’analyse phonétique des chansons. «C’est un jeu, mais c’est sérieux, indique le jeune professeur originaire de Madrid et arrivé au Canada en 2004. Je crois que Céline Dion n’aurait pas d’efforts démesurés à faire pour s’attaquer à ce marché. Et tout indique qu’elle pourrait très bien réussir.»
Quelques conditions seraient pourtant nécessaires à une percée commerciale réussie, note l’expert. Au premier chef, la chanteuse devra corriger des défauts d’élocution dont témoignent ses interprétations de Sola otra vez (la traduction de All by Myself ), Amar haciendo el amor, Aún existe amor et Mejor decir adiós. Elle se montre malhabile dans la prononciation de certains mots. La lettre «s», par exemple, se prononce «z» en Europe mais pas en Amérique. De plus, elle ne «roule» pas ses «r» convenablement, soit avec la partie postérieure des dents, ce qui choque les oreilles… Un peu comme si l’on entendait à la radio un chanteur populaire mélangeant les accents marseillais et québécois.
M. Pato, dont la thèse de doctorat déposée à l’Université autonome de Madrid portait sur la dialectologie et la géolinguistique, rappelle que l’espagnol, comme toute langue vivante, se parle différemment selon les régions du monde où l’on se trouve. Phonétiquement, il y a donc autant de différences entre la langue parlée en Espagne et celle entendue au Mexique qu’entre l’anglais parlé aux États-Unis et celui de l’Angleterre.
Alors, Céline Dion devrait-elle choisir l’espagnol d’Amérique ou celui d’Europe? «Bonne question, répond diplomatiquement M. Pato. Ce n’est pas à moi de décider mais à son imprésario.»
Comme Madonna
Bien entendu, Céline Dion est déjà connue chez les Espagnols et les Latino-Américains pour ses interprétations de chansons qui ont connu un succès mondial. Et notre diva nationale s’est produite en spectacle tant au Mexique qu’en Espagne. Elle a exprimé à plusieurs re-prises ses affinités avec le monde hispanophone, notamment au cours d’un entretien avec la journaliste Denise Bombardier diffusé à TV5 en 2008.
Ses origines québécoises, avec des racines européennes et des ramures américaines, pourraient bien jouer en sa faveur. D’autant plus que le marché hispanophone a l’habitude de voir arriver des chanteurs aguerris qui adaptent leur répertoire pour les besoins de la cause. On pense à Enrique Iglesias, Shakira, Beyoncé et Ricky Martin, sans oublier Madonna. Pourquoi Céline Dion ne les a-t-elle pas déjà imités? «Je n’en ai aucune idée», mentionne le professeur Pato.
Il a observé des différences entre Céline la francophone et Celine sans accent aigu. «Dans son répertoire français, on découvre une chanteuse romantique, sensible, j’oserais même dire sensuelle. Du côté anglais, elle exprime davantage une personnalité rythmée, dynamique. Une Céline hispanophone pourrait nous réserver des surprises», souligne l’universitaire, qui confie écouter ses disques sur son baladeur MP3.
Contenu universitaire
Pour les étudiants engagés dans ce projet, qui sont d’origine espagnole ou latino-américaine (Pilar Ahumada, Belkis Barrios, Patricia Carrera, Victor Fernández, Isabel Foy Valencia, Daniel Giraldo, Adriana Hernández Sierra, Catherine Huneault, Corine Langlois, Victor Lopez, Christian Pageau, Denia Portillo, Luz Helena Rodríguez et Raphael Vargas), il s’agit d’une étude de cas qu’ils abordent avec une rigueur typiquement universitaire. Outre le travail d’analyse de la prononciation de la chanteuse, ils devront procéder à des travaux de traduction et de recherche musicale.
Le projet, en effet, consiste à désigner des chansons célèbres du répertoire hispanophone, de part et d’autre de l’Atlantique, qui pourraient être interprétées par Céline Dion. On en a trouvé près d’une dizaine, dont Bésame mucho, de Consuelo Velázquez, que Dalida a rendue célèbre. Les chercheurs ont aussi suggéré La vida en rosa ou La vie en rose, chantée par Édith Piaf elle-même. D’autres chansons (Reloj, de Lucho Gatica, Uno, d’Enrique S. Discépolo et Mariano Mores, Contigo aprendí, d’Armando Manzanero, Vivir así es morir de amor, de Camilo Sesto, et Gracias a la vida, de Violeta Parra) pourraient aussi figurer sur le premier CD espagnol de Céline Dion.
Enrique Pato souligne que le document devrait être terminé d’ici quelques semaines pour être envoyé à Sony au mois de mars. À quoi s’attend-il? «À rien», affirme-t-il en éclatant de rire. Il s’agit d’un travail universitaire qui a déjà largement démontré son utilité pédagogique.
Mais parions que, si René Angélil téléphone, Enrique Pato ne lui raccrochera pas au nez.
Mathieu-Robert Sauvé
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