L'humanité pourrait mourir dans ses déchets, prévient Rodolphe De Koninck

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Eau, terre, air, biodiversité... Les sujets d'inquiétude ne manquent pas. Dix-sept ans après le premier Sommet de la Terre, à Rio de Janeiro en 1992, les experts prédisent les pires catastrophes: progression de la pauvreté, épidémies, pollution, réchauffement climatique... Tous les clignotants sont au rouge, selon les Nations unies. La Terre perd la boule! Les gouvernements parviendront-ils à adopter une position commune pour que surgisse l'espoir de faire évoluer la situation dans le sens d'un développement harmonieux de l'humanité?

Rien n'est moins sûr, semble dire le professeur Rodolphe De Koninck. «En théorie, on peut concevoir un accroissement modeste de la population, une utilisation plus respectueuse des ressources et, surtout, une concertation sur la façon optimale de les employer, affirme-t-il. Sauf que, à ce jour, la réduction de la pauvreté passe encore par la croissance économique. Or, celle-ci suit le modèle qui prévaut dans les pays industrialisés et dont la preuve est faite qu'il est autodestructeur pour la biosphère.»

D'après le professeur du Département de géographie et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en études asiatiques, si cette approche se répand dans les pays émergents de l'Asie orientale et méridionale, les effets néfastes sur la Terre deviendront de plus en plus dramatiques. «On sait depuis la fin des années 80 que l'empreinte écologique croît plus vite que le renouvèlement de la biosphère. Imaginez l'ampleur des dégâts si le taux de consommation des ressources en Chine, en Inde, au Bangladesh et au Pakistan, où vit environ 40 % de la population mondiale, atteint celui des pays riches. Cela a de quoi faire frémir...»

Pour M. De Koninck, la poursuite du modèle occidental ne peut pas assurer un développement harmonieux de l'humanité, car ce modèle a une finitude. «On ne peut pas dire si c'est dans 10, 15 ou 20 ans... Certainement pas dans 50 ans en tout cas ! Il est urgent de passer à l'action», dit-il.

Réfugiés écologiques

Si les scientifiques comme lui s'accordent en général sur le mauvais état de santé de notre planète, les désaccords relatifs aux traitements des maux de la Terre semblent plus tenaces. Ne serait-ce que parce que les solutions relèvent de décisions politiques qui ne peuvent découler mécaniquement de l'expertise scientifique. Elles doivent intégrer d'autres facteurs, comme des données commerciales, sociales, culturelles et historiques.

Prenons l'exemple de la crise économique en Amérique du Nord. «Oui, c'est grave, admet M. De Koninck. Mais la solution que les gouvernements dont celui de Stephen Harper proposent pour s'en sortir est de relancer la croissance en passant par l'industrie de l'automobile! On sait pourtant très bien que l'utilisation actuelle de l'auto dans les pays développés est une véritable folie. C'est un choix politique qui va à l'encontre du bienêtre de la planète.»

«Des solutions existent, affirme le professeur Rodolphe De Koninck. Reste à les appliquer.»Le professeur De Koninck souligne un autre problème d'envergure. «La dégradation de l'environnement entrainera une augmentation considérable du nombre de réfugiés écologiques», signale-t-il. Le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat estime qu'ils seront 150 millions en 2050 à fuir principalement l'érosion des sols et la hausse du niveau des océans. «Tous les continents sont concernés, précise M. De Koninck, mais l'Asie, le Moyen-Orient, l'Afrique et l'Amérique latine sont particulièrement vulnérables.»

Or, les pays en développement ne possèdent ni les structures ni les moyens pour faire face à une situation en partie due à l'activité des pays riches. «Les gens vont frapper aux portes de pays industrialisés comme le nôtre», indique M. De Koninck, pour qui la situation est d'autant plus préoccupante que ces flux migratoires peuvent être à l'origine d'affrontements ethniques ou de conflits pour l'accès aux ressources locales, l'eau notamment.

Des solutions existent

Depuis plus de 40 ans, le professeur De Koninck parcourt le monde, surtout les pays du Sud-Est asiatique, où il étudie tant l'intensification que l'expansion de l'agriculture. Ses travaux de recherche l'ont entre autres amené à remettre en cause certains types de production agricole, comme celle d'agrocarburants aux dépens des grandes forêts équatoriales. «C'est une erreur monumentale», estime-t-il.

Si l'on veut réduire la pauvreté tout en préservant l'environnement, il faut, selon certains experts, accroitre les revenus des populations fragilisées. La Banque mondiale est parvenue aux mêmes conclusions. Plus les revenus sont élevés, plus les gens sont en bonne santé et moins ils ont des comportements nocifs pour l'environnement. Évidemment, cette tendance observée dans certains pays émergents souffre de nombreux contre-exemples, à commencer par la surconsommation, qui fait des pays les plus développés les plus grands pollueurs.

«Il existe de petites solutions citoyennes, qui passent par un changement des habitudes, et des solutions politiques. Les unes ne vont pas sans les autres», mentionne M. De Koninck. À son avis, pour appliquer durablement et à grande échelle ces mécanismes vertueux, il est nécessaire de miser sur l'éducation. «C'est par l'éducation que se feront les prises de conscience et qu'on finira par mettre en place des gouvernements conscients de la nécessité d'agir, soutient-il. Comme le dit Hubert Reeves dans son livre Mal de Terre, nous avons eu, nous la race humaine, l'intelligence de faire des progrès phénoménaux, de comprendre nos origines, celles de la Terre et du système planétaire. Allons-nous avoir l'intelligence de reconnaitre qu'on détruit notre domicile?»

«Si les sociétés ne réussissent pas à réunir un certain nombre de conditions favorables, la Terre, poursuit le professeur De Koninck, sera peut-être un jour visitée par des habitants d'autres planètes qui découvriront qu'elle a déjà abrité des êtres humains, mais que ceux-ci n'ont pas su composer avec leur mode de vie et qu'ils sont morts dans leurs déchets.»

Dominique Nancy

 

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