La parution, par la revue Science le 2 octobre dernier, des travaux du paléontologue américain Tim White sur les fossiles d'ardipithèques (voir l'encadré) a relancé l'intérêt pour l'histoire évolutive de notre espèce tout en remettant en question le scénario de cette évolution.
Quelques mois avant cette publication, Michelle Drapeau, professeure au Département d'anthropologie de l'UdeM, remuait des sédiments de la même époque que ceux qui avaient caché jusque-là les restes d'Ardipithecus ramidus.
La zone explorée par la paléoanthropologue, située dans le sud de l'Éthiopie, près de la frontière kényane, est très difficile d'accès et le seul déplacement vers le site visé, à travers une région montagneuse sans route et désertée à cause des conflits tribaux, a monopolisé deux de ses trois semaines d'expédition.
«Nous avons fouillé une partie jusqu'ici inexplorée des sédiments Mursy, qui datent de plus de 4 millions d'années, précise la professeure. Il s'agit d'une période charnière entre l'australopithèque, apparu il y a 4,2 millions d'années, et l'ardipithèque, dont l'existence remonte à 4,4 millions d'années. Trouver plus de fossiles de cette période est capital afin de savoir si les australopithèques sont en continuité avec Ardipithecus ou s'ils appartiennent à une branche antérieure sur l'arbre des hominidés.»
Découvrir de tels artéfacts revient à chercher une aiguille dans une botte de foin; outre le flair et la persévérance, une bonne dose de chance est nécessaire. «Les hominidés étaient une minuscule fraction de la faune totale et nous retrouvons surtout des fossiles d'éléphants, de chevaux, de crocodiles, d'hippopotames et de cochons», ajoute la chercheuse.
Michelle Drapeau n'est pas revenue avec un nouveau crâne d'ardipithèque, mais elle n'est pas rentrée bredouille non plus. Elle a mis au jour plusieurs ossements des espèces mentionnées précédemment, ce qui, à son avis, montre que cette région est prometteuse. «Il s'agit de ma cinquième expédition dans le sud de l'Éthiopie et jamais je n'en ai recueilli autant.» Son expédition était exploratoire et son permis n'autorisait que des fouilles en surface.
Un quadrupède arboricole?
La découverte d'Ardipithecus ramidus et son interprétation par l'équipe des premiers chercheurs chamboulent l'idée qu'on se faisait de l'ancêtre commun de l'être humain et des grands singes. «L'idée généralement reconnue voulait que cet ancêtre ressemble au chimpanzé, duquel nous sommes très près génétiquement; il devait se déplacer en se suspendant aux branches et, au sol, en marchant sur les jointures des mains», indique la professeure.
Mais ces particularités des grands singes pourraient être des spécialisations apparues après que nos branches respectives se sont séparées du tronc commun. C'est du moins ce que laissent croire les interprétations au sujet de l'ardipithèque. «Ses bras, ses mains et ses articulations ne semblent pas adaptés à la suspension aux branches et les chercheurs estiment qu'il se déplaçait plutôt à quatre pattes sur les branches. Au sol, il avait une bipédie lente et maladroite à cause de son gros orteil en opposition comme le pouce de la main.»
Michelle Drapeau demeure sceptique face à cette hypothèse. «La quadrupédie arboricole pose un problème parce que tous les grands singes se suspendent aux branches; il est difficile de croire qu'ils aient tous acquis cette habileté de façon indépendante. Il y a eu des quadrupèdes arboricoles, comme le proconsul, mais c'était il y a 20 millions d'années.»
La dent de sagesse
La dentition des espèces disparues nous renseigne par ailleurs sur leur alimentation et leur mode de vie. L'une des caractéristiques de l'ardipithèque réside dans la taille de la canine des mâles, qui est identique à celle des femelles, contrairement à ce qu'on observe chez plusieurs grands singes.
«Le dimorphisme intersexe de la canine est un signe de compétition élevée entre les mâles chez des espèces polygynes, dit l'anthropologue. Les espèces qui ne présentent pas ce dimorphisme, comme les gibbons, sont monogames, d'où réduction de l'agressivité entre les mâles.»
Les anthropologues avancent donc que les mâles ardipithèques maintenaient des liens à long terme avec les femelles et avaient un investissement parental plus élevé que celui des primates actuels. Mais la monogamie s'explique habituellement par la nécessité, pour la femelle, de pouvoir compter sur un apport de nourriture de la part du mâle dans un environnement pauvre ou un territoire vaste. «Ce besoin ne s'explique pas par l'environnement d'Ardipithecus, qui était plutôt boisé», affirme Michelle Drapeau, pour qui l'explication de la petite canine reste à trouver.
Pour la professeure, les interprétations données par l'équipe de Tim White bouleversent le scénario consensuel, mais elle demande à être convaincue. Le problème, souligne-t-elle, c'est que l'équipe n'a pas publié de descriptions détaillées des ossements exhumés et qu'elle garde jalousement ces artéfacts. Il faudra donc attendre d'autres découvertes pour confirmer ou infirmer ces premières interprétations.
Daniel Baril
Le singe qui marche sur le sol
Les premiers fossiles d'ardipithèques ont été découverts en 1992 dans la région de l'Afar, en Éthiopie. D'autres artéfacts de la même espèce ont par la suite été mis au jour en Tanzanie et les paléontologues disposent maintenant de quelque 110 ossements ayant appartenu à une trentaine d'individus.
Il aura donc fallu 17 ans avant que l'équipe de Tim White, de l'Université de la Californie, publie ses premiers travaux sur Ardipithecus ramidus. Ardipithecus, qui est le nom du genre, signifie littéralement «singe sur le sol» (ardi voulant dire «sol» en langue afar); ramidus est le nom de l'espèce et signifie «racine». Les découvreurs ont ainsi voulu exprimer que cette espèce se situe à la racine de la lignée conduisant à Homo sapiens.
L'ardipithèque a vécu il y a de quatre à six millions d'années. Il grimpait aux arbres avec ses quatre membres, mais pouvait aussi marcher debout sur le sol. La taille d'un adulte était de 120 cm, comparativement à 170 cm pour le chimpanzé mâle et à 130 cm pour la femelle. Son volume crânien était de 300 à 350 cm3, alors que celui de l'homme moderne est en moyenne de 1500 cm3.
D.B.
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