L'être humain n'est pas le sommet de l'évolution

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«Dans 300 ans, Darwin a plus de chances d'être enseigné dans un cours d'introduction à la philosophie que Kant. Il a produit une onde de choc inéluctable qui transforme tous les aspects de notre perception du monde et de nous-mêmes. C'est une révolution plus importante que la révolution copernicienne.» C'est ainsi que s'exprime Frédéric Bouchard, professeur au Département de philosophie, dont le cours Évolution, pensée et valeurs explore les effets de la théorie de l'évolution sur la réflexion philosophique.

«Darwin a fait la démonstration que l'être humain est le résultat du hasard; nous aurions pu être radicalement différents ou même ne pas exister; le monde aurait pu en rester aux dinosaures ou aux bactéries. La sélection naturelle ne poursuit pas de but et, si nous sommes là, c'est que nos ancêtres ont été chanceux», souligne-t-il.

Effet libérateur

Selon le philosophe de la biologie, le point central et non négociable de la théorie de l'évolution réside dans l'expression «survie du plus apte» (survival of the fittest). Cette formule, qui ne figurait pas dans la première édition de L'origine des espèces, évite la vision anthropomorphique de la sélection naturelle dans laquelle la «main de la nature» tient lieu de «main de Dieu». Paradoxalement, l'expression a été proposée par un proche de Charles Darwin, le naturaliste Alfred Wallace, qui s'est par la suite éloigné de la perspective darwinienne parce que l'absence d'un plan créateur lui paraissait inadmissible.

Pour Frédéric Bouchard, le darwinisme a profondément modifié les fondements de la philosophieLoin d'être désenchanté par cette contingence de l'être humain, Frédéric Bouchard y voit plutôt un effet libérateur. «Même si les conséquences sont dramatiques, il est libérateur de trouver en soi-même ses propres objectifs plutôt que de se fonder sur un plan divin. L'éthique doit reposer sur notre façon de voir ce monde et non sur les lois d'un autre monde.»

Pour le philosophe, nos valeurs ne doivent pas non plus être basées sur l'idée que l'être humain occuperait une place privilégiée dans la nature. «Nous ne sommes ni supérieurs ni meilleurs que les autres espèces; c'est la leçon d'humilité que nous sert la sélection naturelle et que plusieurs architectes récents de la théorie de l'évolution ont encore du mal à accepter. Le fait que nous sommes capables de faire des choix ne nous rend pas supérieurs: si les bonobos pouvaient nous comprendre, ils se demanderaient sans doute pourquoi nous nous donnons tant de mal pour vivre comme nous le faisons. Sur le plan de la biologie, tout est relatif et la supériorité est celle du mieux adapté à son environnement.»

La flexibilité dont peut faire preuve l'être humain ne lui semble pas non plus être le summum de l'évolution ni l'aspect le plus intéressant de la biologie. L'évolution a produit d'autres innovations encore plus extraordinaires. Le ver de terre, par exemple, modifie la charge électrique de son environnement afin de créer des conditions semblables au milieu aquatique; les termites cultivent des champignons afin de pouvoir digérer la cellulose. «Ces modifications biologiques ont radicalement changé le mode de vie de ces espèces», mentionne le philosophe.

Darwin en bonne compagnie

Le professeur Bouchard ne voit pas de conflit entre le darwinisme et les sciences sociales. Au contraire, il estime que la sociologie peut apporter une contribution à la théorie en montrant, notamment, que les structures sociales exercent elles aussi une pression de sélection. Les malentendus proviendraient du fait que les sociologues n'ont pas suffisamment lu Darwin.

«La théorie est vivante, très nuancée et ne soutient aucune idéologie, précise-t-il. Il y a autant de radicaux de gauche que de radicaux de droite chez les biologistes.»

La théorie de l'évolution a encore un long avenir et ne semble pas menacée par les soubresauts chroniques du créationnisme. «Toute théorie alternative doit réussir à expliquer plus et mieux, déclare Frédéric Bouchard. Et toute la science est incompatible avec la vision créationniste; Darwin est en bonne compagnie.»

Daniel Baril

 


 

Dossier spécial :

L'héritage de Darwin

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