Le plagiat, disait Jean Giraudoux, est la base de toutes les littératures. Mais on peut aussi parler d'imitation, de transformation, de rescénarisation, de parodie, de réinvention...
Le Wolkswagen blues, de Jacques Poulain, emprunte joyeusement au roman On the Road, de Jack Kerouac. Et Les grandes marées de l'auteur québécois, qui mettent en scène un traducteur confronté à la solitude sur une ile, sont de l'ordre des robinsonnades, en référence au roman fondateur de Daniel Defoe.
Ainsi va la création littéraire, qui reprend, transforme, retouche, adapte un corpus d'œuvres maitresses dont découle la majorité des autres.
Ou, dans les mots de Lise Gauvin, professeure au Département des littératures de langue française, «un groupe de textes de référence qui indiquent une circulation des œuvres et une mise en réseau de la littérature dans l'espace mondial».
Mme Gauvin a coorganisé un colloque aux Entretiens Jacques-Cartier sur les modèles dans les littératures francophones. Elle a donné un aperçu des analyses fascinantes qui découlent de ces rescénarisations de textes canoniques.
La professeure a ainsi mis en parallèle La terre, d'Émile Zola, parue en 1887, et Trente arpents, du Québécois Philippe Panneton, qui publia son roman en 1938 sous le pseudonyme de Ringuet.
L'un et l'autre dressent un portrait assez impitoyable de la vie du paysan ou du fermier. Et, en ce qui a trait au Québec du moins, cette férocité heurtait de plein fouet l'aspect rien moins qu'idyllique qu'offrait jusque-là la description de la vie près de la terre.
Par exemple, Zola écrit: «Il avait aimé la terre en femme qui tue et pour qui on assassine» ou «Ah! Cette terre, comme il avait fini par l'aimer! [...] Et cette tendresse ne faisait que grandir, à mesure qu'il lui donnait son temps, son argent, sa vie entière, ainsi qu'à une femme bonne et fertile, dont il excusait les caprices, même les trahisons [...] N'importe, il resterait le prisonnier de cette terre, il y enterrerait ses os, après l'avoir gardée pour femme, jusqu'au bout.»
Cinquante-et-un ans plus tard, Ringuet écrit: «Alphonsine et Eucharistie étaient revenus à la norme humaine [...] Et cela, suivant l'ordre établi depuis les millénaires, depuis que l'homme, abdiquant la liberté que lui permettait une vie de chasse et de pêche, a accepté le joug des saisons et soumis sa vie au rythme annuel de la terre à laquelle il est désormais accouplé.»
«Il est toujours intéressant de voir comment les auteurs transforment et s'approprient le discours de certaines œuvres canoniques», a souligné Mme Gauvin.
La professeure adore la métaphore du palimpseste pour décrire le processus d'écriture. «Le palimpseste prend une place particulière sur l'échiquier mondial des lettres.» Le palimpseste est un texte écrit sur un parchemin préalablement utilisé et dont on a fait disparaitre les inscriptions pour y écrire de nouveau. Par extension, il est un objet qui se construit par destruction et reconstruction successives.
Les conditions d'existence des littératures francophones, habituellement de jeunes littératures, nécessitent en quelque sorte un positionnement vis-à -vis de la littérature française, plus ancienne et mieux établie. Sans parler de l'aspect idéologique en jeu, avec l'ancienne métropole.
Un autre exemple? Pélagie-la-Charrette, d'Antonine Maillet, qui parodie Rabelais en plusieurs endroits.
La fuite en avant de l'autofiction
Malheureusement, les invités d'une des séances du colloque n'ont pu être présents et Mme Gauvin a dû proposer elle-même des résumés des communications attendues. Elle a ainsi abordé le pastiche façon autofiction à la manière de Nelly Arcan ou de Catherine Mavrikakis.
La mise en orbite du «je» traduirait l'impuissance à résister à une société du spectacle. L'auteure se parodie. Mais attention, signale Lise Gauvin, cela ne signifie pas que l'écrivain ne cherche pas à atteindre l'universel.
«Le pastiche mavrikakien est une mise en abime de la littérature dans une société du spectacle, où l'écrivain a peine à résister à l'appel au témoignage», selon Lise Gauvin.
P.d.R.
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