Après plus de 30 ans de révolution féministe, on devrait s'attendre à ce que la contribution des femmes à l'histoire de l'humanité soit reconnue à sa juste valeur dans les manuels d'enseignement. Mais si l'on se fie aux volumes utilisés dans le cours d'histoire obligatoire au cégep, tout reste à faire.
Selon une recherche de maitrise effectuée par Rosemarie Brodeur, sous la direction de Dominique Deslandres au Département d'histoire de l'Université de Montréal, les femmes occupent à peine un pour cent de la trame narrative des deux principaux ouvrages utilisés dans ce cours d'histoire.
Une histoire au masculin
Les deux ouvrages retenus dans cette étude sont, pour l'enseignement francophone, Histoire de la civilisation occidentale (de Georges Langlois et Gilles Villemure) et, pour l'enseignement anglophone, Western Society: A Brief History (de John McKay et al.). Afin d'observer s'il y avait évolution du contenu de ces manuels au fil du temps, la chercheuse a passé en revue les trois dernières éditions de chacun d'eux. Pour les besoins du mémoire, l'analyse a toutefois été limitée à la période allant de la Renaissance à la Révolution française.
La chercheuse, qui est aujourd'hui professeure au cégep Vanier, a répertorié un à un tous les mots qui pouvaient se rattacher à la femme, que ce soit les noms propres, les titres de métiers, de fonctions ou de parenté, bref toutes les occurrences permettant de dire qu'un acteur est une femme ou qu'un contexte concerne la femme.
Soixante-cinq mots clés ont ainsi été repérés dans la dernière édition d'Histoire de la civilisation occidentale (2005). Par comparaison à l'ensemble du vocabulaire de chacune des pages, l'analyse montre que les femmes ne représentent que 0,12 % de la trame narrative de la section de cet ouvrage consacrée à l'époque moderne. La présence féminine a même connu une diminution dans cette édition par rapport à celle de 2000, où elle représentait 0,25 % de la trame. Par ailleurs, 45 % des occurrences concernées figurent dans des encadrés et non dans le texte principal.
Selon Rosemarie Brodeur, cette infime place occupée par les femmes ne peut représenter la réalité. «Il est évident, à la lecture de ces manuels, que l'histoire est écrite au masculin, affirme-t-elle. C'est une histoire que nous pouvons qualifier de traditionnelle, bâtie sur les grands enjeux universels, les mouvements politiques, les gouvernements et les guerres. Cette façon de présenter les choses ne rend justice qu'à une petite classe de dirigeants et occulte, dans ces mêmes enjeux, le rôle pourtant bien documenté des femmes.»
«Moins pire» du côté anglais
La situation est à peine meilleure du côté du manuel anglophone rédigé par des auteurs américains. La chercheuse a répertorié 208 mots associés aux femmes dans la section historique retenue, ce qui représente 1,4 % de la trame narrative.
La différence entre les deux manuels est manifeste dans la catégorie des noms propres: on en compte 18 dans l'ouvrage français (16 % des occurrences) et 68 dans le volume anglais (27 % des occurrences). Par contre, une plus grande proportion de termes «féminisants» se trouve dans la catégorie politique pour ce qui est du premier ouvrage, soit 36 % comparativement à 20 % pour le second.
De plus, le volume anglais consacre un chapitre complet à l'histoire sociale dans lequel des sections traitent spécifiquement de la place des femmes dans la société et de la question du gender (relations de pouvoir entre les sexes). «L'histoire des femmes, lorsqu'elle est abordée, l'est surtout sous l'angle politique dans le manuel francophone alors que le manuel anglophone prête une attention particulière à l'implication sociale des femmes sans négliger leur rôle politique», constate l'historienne.
Les différences entre les deux ouvrages ne l'amènent pas pour autant à considérer Western Society comme étant sans reproche. «Il est tout simplement moins pire», déclare-t-elle.
La chercheuse a également tenu compte de l'iconographie. Dans les deux cas, la présence des femmes dans les illustrations est proportionnelle à la place qu'elles occupent dans le texte.
30 ans de retard
Aux yeux de Rosemarie Brodeur, il est inadmissible que les travaux des 30 dernières années qui ont amplement documenté l'histoire des femmes n'aient pas encore fait leur marque dans les manuels d'histoire. «L'une des habiletés visées par le cours d'histoire au collégial est de “reconnaitre les caractéristiques essentielles de la civilisation occidentale”, souligne-t-elle. Comment peut-on reconnaitre ces caractéristiques si l'on exclut de la civilisation l'une des deux moitiés de la population?»
Pour corriger cette lacune, elle propose trois voies de solution. La première, minimaliste, consisterait à enrichir le volume francophone pour l'amener au niveau du volume anglophone. La deuxième serait d'ajouter, pour chaque époque de l'histoire, un chapitre consacré à l'apport des femmes.
La troisième est plus ambitieuse. Elle consisterait à récrire au complet les ouvrages, soit de façon chronologique ou thématique, en réinterprétant le récit traditionnel à la lumière des rapports de pouvoir entre hommes et femmes. «Cette réécriture pourrait aller jusqu'à reconsidérer les quatre grandes étapes de l'histoire de l'humanité – la Préhistoire, l'Antiquité, le Moyen Âge et les Temps modernes – pour leur préférer les étapes marquantes dans les relations de genre», suggère-t-elle.
Mais l'histoirienne ne se fait pas trop d'illusions quant à ces avenues.
Cette recherche a donné lieu à un article à paraitre dans le numéro d'automne de la revue Les cahiers d'histoire.
Daniel Baril
Sur le Web
