Dans le milieu scolaire, plusieurs croient que les élèves du secondaire sont trop jeunes pour philosopher ou même faire preuve de sens critique dans une discussion de groupe. Marie-France Daniel s'inscrit en faux contre cette idée reçue.
«Les enfants de cinq ans et même de quatre ans peuvent exprimer une pensée critique et sont capables de véritables dialogues avec leurs pairs. Mais il faut les former en conséquence parce que cette façon de penser n'est pas spontanée ni innée», affirme-t-elle.
Philosophe de formation et responsable du cours Éthique professionnelle et argumentation critique, donné au Département de kinésiologie de l'Université de Montréal, Marie-France Daniel centre ses travaux de recherche sur le développement de la pensée critique chez les futurs enseignants en éducation physique. «C'est un élément très important de la formation des maitres, puisque ce sont eux qui auront pour mission d'éduquer les enfants et de les amener à former leur propre jugement», souligne-t-elle. Son cours est l'un des seuls à être consacré à cette démarche.
Philosophie pour enfants
Pour assoir sur des bases solides la formation qu'elle dispense à ses étudiants, la professeure a d'abord tenu à s'assurer que les élèves du primaire disposent des habiletés nécessaires pour répondre adéquatement à une approche philosophique. En général, les philosophes et les psychologues distinguent deux grandes composantes de la pensée critique, soit la logique et la créativité. Ses travaux en ont fait émerger deux autres, la responsabilité et la métacognition.
La chercheuse a conçu une grille d'analyse du discours en ajoutant, à ces quatre composantes, six étapes du jugement critique dont les trois principales sont l'égocentrisme, le relativisme et l'intersubjectivité. À l'aide de cet outil, Marie-France Daniel a analysé les échanges verbaux entre les élèves de 27 classes du préscolaire et du primaire (Québec, Ontario et France) où des cours de philosophie pour enfants étaient donnés.
«Après quatre ou cinq ans de cours de philosophie adaptés à leur âge, plusieurs élèves font preuve d'intersubjectivité dans leurs échanges; ils dépassent donc le niveau égocentrique où l'enfant ne parle que de lui-même et de ce qui l'entoure, surmontent le relativisme où l'on croit que tout se vaut et construisent leur argumentation à partir des points de vue des autres élèves. Ils ne se servent pas de ce que dit l'autre pour le démolir mais pour mettre en question les liens entre les idées émises. La discussion ne vise pas la confrontation mais l'approfondissement des concepts abordés et de leur vision du monde.»
À titre d'exemple, la professeure mentionne que lorsqu'on fait discuter des enfants sur un thème comme l'amour, ceux qui n'ont pas suivi de cours de philosophie raconteront des anecdotes liées au fait qu'ils aiment leur chat ou le Nutella, alors que dans une classe de philosophie des distinctions apparaitront entre l'amour que se portent les parents et celui qu'ils ont pour leurs enfants. «Des contenus égocentriques sont toujours présents, mais on observe que les enfants commencent à généraliser leurs propos et que des concepts émergent.»
Selon ses travaux, les étapes de la pensée critique observées chez ces enfants sont les mêmes que chez les adultes. Toutefois, cette forme de pensée n'est pas nécessairement plus facile pour l'adulte qui n'a pas reçu de formation propre à ce processus. Une analyse des réflexions d'enseignants d'éducation physique ayant à résoudre des problèmes avec les élèves montre que les composantes de la pensée critique sont présentes de façon plutôt relativiste.
«Ces enseignants démontrent une sensibilité aux éléments contextuels, mais c'est insuffisant», estime Mme Daniel. D'où l'importance d'une formation comme celle donnée dans ses cours.
Atteindre l'intersubjectivité
Le Québec n'a pas de cours de philosophie pour enfants dans son programme scolaire du primaire et les expériences dans ce domaine relèvent de l'initiative personnelle de certains enseignants. L'approche de Marie-France Daniel peut cependant profiter à tout futur maitre, quelle que soit sa discipline. D'ailleurs, le développement du jugement critique est un objectif de tous les programmes d'enseignement du primaire et du secondaire.
Mais de ce côté, la professeure se fait elle-même plutôt critique. «Les programmes préconisent un jugement critique, mais sans chercher à dépasser le relativisme, déplore-t-elle. Le cours Éthique et culture religieuse, par exemple, vise le “dialogue critique”, mais se satisfait du partage de récits personnels: il y a confusion dans les termes et l'on crée une illusion.»
Pour la chercheuse, le danger est d'en demeurer à l'étape de la simple discussion où tout se vaut et où l'enseignant considère que le but est atteint du simple fait que les élèves discutent et réfléchissent sans pour autant chercher à vérifier les fondements de leurs propos.
«Le but de la philosophie, c'est d'atteindre l'intersubjectivité, de reconstruire le sens avec ses pairs pour l'intégrer. C'est difficile et ça demande des efforts à la fois pour l'enfant et pour l'adulte, mais tous y gagnent en améliorant leur image d'eux-mêmes et en accroissant leur sens des responsabilités.»
Daniel Baril
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