Les changements climatiques ne sont pas que l'apanage des sciences pures et dures. À leur façon, les artistes s'approprient aussi ce domaine de recherche: création d'un nuage artificiel, conception de brouillards denses et colorés, construction de biosphères flottantes et transparentes... C'est ce qu'on appelle la climatologie de l'art. «Ces artistes donnent une valeur esthétique à l'air, dit Florence Chantoury.
Pour moi, ce sont des embrayeurs d'imaginaire qui abordent différemment les changements climatiques en faisant appel à tous nos sens.»
L'an dernier, cette professeure invitée au Département d'histoire de l'art et d'études cinématographiques de l'Université de Montréal a organisé le colloque international «Climatologie de l'art: dialogue entre les arts visuels, l'architecture et le climat», dont les actes paraitront en septembre prochain. Financée par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada, la rencontre a réuni des historiens de l'art, un climatologue, des artistes, des urbanistes et des architectes.
Passionnée par les rapports entre l'art et la science, Mme Chantoury s'est intéressée à la climatologie de l'art à la suite de ses recherches sur la représentation des maux par les peintres de la Renaissance. «Deux faits ont aiguillé ma réflexion, mentionne-t-elle. D'abord, j'ai constaté que les historiens de l'art se questionnent sur le temps qu'il fait lorsqu'ils analysent les tableaux des artistes vénitiens de la fin du 15e siècle: est-ce un ciel du matin? l'aube? le crépuscule? Puis, j'ai étudié les traités sur la peste. Les gens étaient alors particulièrement sensibles aux odeurs et associaient la peste à un air vicié ou pourri. Les artistes de l'époque ont traduit cette inquiétude dans leurs œuvres. Tout cela m'indiquait à quel point l'air occupe une place importante dans la démarche artistique.»
Du ciel bleu vénitien au nuage artificiel
La représentation artistique de l'air a évolué selon les préoccupations du moment. À la Renaissance, les ravages de la peste poussaient les peintres à rechercher des ciels purs. C'est pourquoi les portraits de l'époque sont souvent sur fond bleu. Tel est le cas du tableau de Giovanni Bellini Portrait du doge Loredan, peint en 1501.
«Pendant très longtemps, cet idéal de pureté a été illustré par les anges, la Vierge, le Christ, bref une panoplie de personnages sacrés qui habitaient le ciel», ajoute Florence Chantoury.
Des siècles plus tard, les ciels bleus ont fait place à la tempête. Les peintres romantiques comme l'Allemand Caspar David Friedrich ont sublimé l'espace. «On voit ainsi sur l'une de ses toiles un individu se tenant sur la pointe d'un rocher devant une mer immense et un ciel tourmenté, décrit l'historienne de l'art. Faire ressortir le caractère grandiose de la nature est assez typique de ce mouvement artistique.»
Au tournant du 19e siècle, le ciel se charge d'une nouvelle sorte d'anges: les aviatrices, pionnières des voyages en montgolfière. Les débuts de l'aviation sont marqués par de nombreux accidents qui sont dépeints dans les journaux illustrés français. On y dessine des femmes tombant de nacelles renversées sous des ciels déchirés.
Au 20e siècle, les représentations de l'air disparaissent complètement avec la venue de l'art abstrait. Mais les inquiétudes environnementales de la fin du millénaire inspirent de nouveau les artistes qui, cette fois-ci, s'expriment à travers les installations et la vidéo. La grande exposition internationale Rethink: Contemporary Art and Climate Change, qui a eu lieu au sommet de Copenhague en 2009, en est un bel exemple. On y retrouvait entre autres l'artiste Janine Randerson. «Elle présentait Cascade, une collaboration avec des scientifiques de l'Institut national de recherche environnementale du Danemark, dans laquelle elle apporte une touche poétique et sensuelle aux données scientifiques», rapporte Mme Chantoury.
La spécialiste souligne également le travail d'Olafur Eliasson. Son œuvre, The Weather Project, présentée en 2003 et 2004 à Londres au Tate Modern, a suscité un réel engouement au sein du public. L'artiste a placé un immense soleil dans le hall d'entrée du musée, couvert le plafond de miroirs et diffusé une légère brume. «Cette atmosphère a permis aux visiteurs de ressentir un véritable bienêtre. C'est une œuvre qui restera gravée dans l'imaginaire contemporain», commente Florence Chantoury.
Cette idée d'obliger le corps à interagir avec l'environnement traverse la plupart des œuvres contemporaines portant sur les changements climatiques. Parfois, ce n'est que pour mieux déstabiliser le visiteur. Qu'on songe seulement aux brouillards colorés d'Ann Veronica Janssens, qui sont si denses «que les gens finissent par perdre leurs repères spatiaux», remarque la professeure.
Florence Chantoury espère que cette forme d'immersion aiguisera la sensibilité du public quant aux changements climatiques. «En développant cette acuité, comme l'ont fait les gens de la Renaissance, nous serons plus enclins à protéger l'atmosphère», croit-elle.
Marie Lambert-Chan
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