Les maux dans l'art de la Renaissance

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Procession de saint Roch par Rutilio Manetti.C'est en déambulant dans la bibliothèque de la Faculté de médecine de l'Université de Montréal que Florence Chantoury-Lacombe est tombée sur des dessins, gravures et tableaux qui représentaient des hommes et des femmes affligés de maux déformant leur physique. Elle s'est alors demandé comment il se faisait que ces œuvres du 16e siècle ne figuraient nulle part en art. Pourquoi ne connaissait-on pas ces images?

«À la Renaissance, il ne fallait pas représenter un être humain avec des défauts visibles, mais au contraire réaliser des portraits flattés. De sorte que les tableaux montrant la syphilis sont très rares. Les artistes pouvaient peindre les maux et leurs effets surtout dans un contexte médical ou pour illustrer les miracles d'un personnage sacré», souligne Florence Chantoury-Lacombe, professeure invitée et enseignante au Département d'histoire de l'art et d'études cinématographiques.

Fascinée par sa découverte, la spécialiste de la Renaissance entreprend alors de constituer une collection d'images de la maladie. «Cela remet en question notre conception de l'art de la Renaissance.»

Florence Chantoury-Lacombe a découvert que les bibliothèques de médecine recelaient des images illustrant la maladie à la Renaissance.Elle découvre d'abord une série de 186 planches illustrant de manière assez précise et assez crue diverses chirurgies regroupées dans le traité du barbier chirurgien Caspar Stromayr, Practica copiosa, de 1559. Puis, au fil du temps, notamment en écumant les bibliothèques d'établissements hospitaliers, Mme Chantoury-Lacombe fait des trouvailles en étudiant les tableaux de cette période sous un autre jour.

Ainsi, le peintre flamand Giusto Sustermans a fait des portraits du grand-duc Ferdinand II de Médicis défiguré par la variole, mais à la demande du souverain lui-même! Ces portraits le représentent à différents stades de la maladie.

L'historienne de l'art a également pu observer les représentations de saint Roch, saint guérisseur qu'on évoquait pour se protéger de la peste et qui est peint avec le bubon de la peste à l'aine; à l'époque, il était assez audacieux de laisser paraitre le haut de la cuisse ainsi atteint.

Quelques grands artistes ont accordé une certaine place à la maladie dans leurs œuvres, mais celles-ci sont largement demeurées méconnues. Ainsi en est-il de Titien, du Tintoret ou de Véronèse, considérés comme des «peintres agréables». Pourtant, le Tintoret a bel et bien représenté un aveugle, rompant avec la nécessité de ne peindre que le beau. Et que dire de la syphilis, dont les effets ont été dévastateurs du 16e au 19e siècle? Mme Chantoury-Lacombe, qui a étudié et enseigné en France et au Québec, a trouvé au musée de cire de l'hôpital Saint-Luc, en France, des empreintes de visages de malades réalisés en cire. «Les gens sont littéralement défigurés par la maladie.»

Portrait du grand-duc Ferdinand II de Médicis, défiguré par la variole, peint par Giusto Sustermans.La spécialiste aime situer les œuvres dans leur environnement et elle ne peut manquer de faire le rapprochement entre la Renaissance et aujourd'hui. «Notre temps est celui de l'image nette, aseptisée, glacée, du corps parfait. Ce rêve était aussi celui de la Renaissance.»

Rapport entre l'art et la science

Florence Chantoury-Lacombe s'intéresse depuis longtemps au rapport entre l'art et la science. Si elle a été bien servie avec son étude sur la représentation dans l'art de la maladie, elle ne s'est pas arrêtée là. Au printemps dernier, elle organisait un colloque sur les liens entre les arts visuels et les changements climatiques. Artistes et scientifiques se sont interrogés sur les manières de retrouver «cette acuité de l'air» qu'avaient les citoyens au 15e siècle, comme le rapportent les traités sur la peste. «Les gens portaient des sachets d'aromates et gardaient une distance entre eux, ils étaient très sensibilisés à la qualité de l'air. La peste a disparu, mais les préoccupations relatives à la qualité de l'air sont, pour d'autres raisons, légitimes.»

À ses débuts, Mme Chantoury-Lacombe a pris les cieux comme objet d'étude. «Je me disais “Tiens, ce matin, c'est un ciel de Matisse”. Par la peinture, nous pouvons découvrir les choses qui nous entourent.»

Puis, elle s'est penchée sur les pratiques dévotionnelles à la Renaissance et c'est ce qui l'a conduite à errer dans les bibliothèques médicales, car à cette époque les gens grattaient les fresques représentant la Vierge Marie afin de faire des écaillures une potion qui les guérirait... «On attribuait à la figure de Marie des vertus curatives», résume Florence Chantoury-Lacombe.

La chercheuse donne cette année plusieurs cours sur l'histoire de l'art de la Renaissance. Elle déplore que plusieurs départements d'histoire de l'art d'autres universités aient mis à l'écart l'étude de la Renaissance, du Moyen Âge ou du 17e siècle baroque. «Il est de bon ton de dire aujourd'hui que l'art ancien est périmé. Je ne le crois pas.»

D'ailleurs, même les enfants de sept ou huit ans manifestent de l'intérêt et de l'enthousiasme à l'égard de ces périodes artistiques. Florence Chantoury-Lacombe initie bénévolement les enfants du primaire à l'art, d'abord en classe puis au musée. «Je leur apprends la mythologie», dit-elle avec un large sourire.

Paule des Rivières

Le lancement de l'ouvrage Peindre les maux: arts visuels et pathologie aura lieu à la librairie Olivieri le 6 octobre dès 17 h.

 

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