Si vous avez étudié à l'Université de Tokyo ou d'Hiroshima, au Japon, ou dans l'une des grandes écoles françaises (Hautes Études commerciales, Polytechnique), votre insertion professionnelle est presque assurée par le diplôme que vous présenterez aux entrevues d'embauche. «La réputation de certaines universités est telle que le diplôme suffit pour obtenir un poste intéressant et bien rémunéré dès le début de votre carrière. Mais ce n'est pas partout le cas. En Allemagne, la réputation de l'alma mater ne joue pas un rôle majeur dans le processus de sélection. C'est ce qu'on appelle “l'effet d'établissement”.»
L'homme qui tient ces propos, Jake Murdoch, est professeur au Département d'administration et fondements de l'éducation à la Faculté des sciences de l'éducation de l'Université de Montréal. Originaire du Royaume-Uni, il a vécu 25 ans en France avant d'accepter un poste à l'Université de Montréal en 2006. Il a précisé «l'effet d'établissement» dans un article publié récemment dans une revue savante. «Notre étude montre que l'ampleur de l'effet d'établissement quant à l'insertion des diplômés dans le marché du travail varie selon les pays et selon les filières d'un même pays. Prenons à titre d'exemple la France et l'Allemagne pour la filière commerce et gestion: de 20 à 30 % des différences de salaires des diplômés peuvent être expliquées par certaines des caractéristiques de l'établissement fréquenté par chaque diplômé, comme la réputation mais surtout la qualité de la formation, alors qu'en Suède, pour la même filière, il n'y a aucun effet d'établissement.»
Spécialiste des liens entre la formation universitaire et le marché du travail, M. Murdoch a participé à deux grandes enquêtes européennes sur l'insertion professionnelle des diplômés. Ces enquêtes ont donné lieu à plus de 200 communications scientifiques et M. Murdoch lui-même en a signé une dizaine, en plus de sa thèse. La première enquête, intitulée «Careers after Higher Education: A European Research Study (CHEERS)», portait sur 36 000 diplômés de 12 pays d'Europe. On a questionné les diplômés de la cohorte de 1995 cinq ans après la fin de leurs études pour connaitre leur avis sur l'adéquation entre leur formation et les besoins du marché de l'emploi. En plus de l'information sur leur salaire et leur position hiérarchique, les chercheurs ont voulu savoir quelle évaluation les diplômés faisaient de leur situation: étaient-ils satisfaits de leur formation? L'emploi occupé est-il lié à cette formation?
En 2005, des chercheurs néerlandais ont repris le sondage dans le cadre de l'enquête REFLEX (pour «Research into Employment Professional Flexibility»). En plus de prendre part à la collecte de données en France pour ces projets, Jake Murdoch y a puisé le sujet de sa thèse de doctorat, déposée en 2002 à l'Université de Bourgogne, à Dijon. Il y a présenté une étude comparative de plusieurs pays sur les facteurs influençant l'arrivée sur le marché du travail selon l'université d'origine.
Des dentistes philosophes
«J'ai comme objectif de reproduire ce type de grande enquête en sol nord-américain. Nous sommes déjà en contact avec des gens de Statistique Canada et de divers organismes qui sont très intéressés par la démarche. Si tout va bien, nous pourrions envoyer les questionnaires en 2012», dit le chercheur, qui travaille sur ce projet avec une doctorante brésilienne, Carla Barroso da Costa.
Pour M. Murdoch, il est essentiel de mesurer les apprentissages universitaires, car cette opération permet de rectifier le tir au besoin quand on constate qu'un grand nombre de diplômés formulent les mêmes critiques. «Pour les unités d'enseignement, c'est très utile de connaitre le parcours des anciens, indique-t-il. Tout département doit pouvoir mener des évaluations objectives de son travail.»
Cela dit, il faut se méfier des approches de type «palmarès». «Nous ne voulons pas produire une étude qui conduirait à une liste des meilleures et des pires universités du Canada», nuance-t-il. Cependant, il n'exclut pas que les évaluations puissent éventuellement mener à des restructurations.
À quoi sert l'université? Pas uniquement à constituer des contingents de spécialistes pour le marché du travail, croit Jake Murdoch, mais c'est assurément une de ses fonctions. «Je ne suis pas un utilitariste, mais il y a de nombreuses facultés qui sont centrées sur les besoins du marché de l'emploi; elles doivent donc bien faire leur travail.»
D'autre part, il peut exister une fonction utilitaire à un travail fondamental. Par exemple, de nombreux apprentis médecins s'inscrivent à des cours de pédagogie et ils trouvent très précieux les apprentissages qu'ils font sur le travail en équipe.
En résumé, l'université sert à former des citoyens. Par exemple, il faut que les facultés de médecine dentaire forment de bons dentistes et que les départements de philosophie forment de bons philosophes. Mais il faut que les dentistes soient un peu philosophes et que les philosophes soient en prise sur la réalité...
Différences géographiques
Au cours de sa carrière, le spécialiste a observé des différences importantes sur le plan pédagogique d'un pays à l'autre. Les cours magistraux semblent beaucoup plus courants dans les pays du Sud que dans les pays du Nord, où l'on fait de plus en plus éclater la formule du maitre devant ses élèves. Les programmes d'apprentissage par problèmes, où des équipes multidisciplinaires sont engagées dans toute la démarche de formation, y connaissent une vogue sans précédent. Toutefois, pour favoriser de telles approches, les groupes doivent être plus restreints. Impossible de procéder de la sorte dans un amphithéâtre de 300 personnes. Cela implique des investissements substantiels dans le système d'éducation postsecondaire.
M. Murdoch a remarqué que l'esprit critique et l'esprit de synthèse font parfois défaut au Québec. Il note que plusieurs universitaires ont un mal fou à résumer en quelques mots l'essentiel de leur expertise. C'est particulièrement évident lorsque les doctorants arrivent à la fin de leur scolarité, une étape justement nommée «examen de synthèse».
La féminisation de la clientèle universitaire est un autre phénomène visible au Québec. Cela donne lieu à des situations un peu particulières en classe. «Devant un groupe de filles, il faut parfois insister beaucoup pour susciter les débats, les échanges d'opinions», signale-t-il. Il ajoute à titre comparatif qu'en Finlande, où les jeunes femmes sont aussi très nombreuses, l'atmosphère dans la salle de cours est tout autre. «Dans les classes, il y a toujours beaucoup d'animation, d'échanges.»
Autre constat relatif aux mœurs québécoises: sur le plan de l'évaluation, les notes sont souvent très élevées. «Les C sont extrêmement rares ici par rapport à l'Europe, lance-t-il. On obtient le A et le A+ plus facilement.» Il faut cependant garder à l'esprit que les notes ne sont pas nécessairement un bon indicateur de l'acquisition de compétences.
En attendant d'entreprendre sa grande enquête, Jake Murdoch et Carla Barroso da Costa mettent la dernière main aux actes d'une rencontre tenue en décembre dernier à l'UQAM: «Éclairage des statistiques sociales sur les enjeux, les dynamiques et les résultats en enseignement supérieur: perspectives internationales». Cette rencontre a attiré 120 personnes de 25 pays.
Mathieu-Robert Sauvé
Sur le Web
- Département d'administration et fondements de l'éducation
(Faculté des sciences de l'éducation)
