Quand le travail devient un cauchemar

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Alain Marchand prélèvera des échantillons de salive afin de mesurer le taux de cortisol, une hormone du stress, chez les employés.Le constat est accablant. Chaque année, les travailleurs québécois perdent plus de trois millions de journées de travail à cause de problèmes de santé mentale. «On estime que les couts directs et indirects liés à la détresse psychologique, l'anxiété, l'épuisement professionnel et la dépression représentent annuellement 20 % de la masse salariale d'une organisation. Si l'on prend en compte l'absentéisme, la productivité des entreprises, les indemnités de remplacement de revenu et la consommation de services de santé, la facture atteint près de 51 G$ au Canada, signale Alain Marchand.

Professeur à l'École de relations industrielles et responsable d'une équipe de recherche sur le travail et la santé mentale associée à l'École de santé publique de l'UdeM, M. Marchand a présenté une conférence sur le sujet à l'occasion du colloque «Santé mentale au travail: le vrai visage de la situation», qui a eu lieu à l'Hôpital Louis-H. Lafontaine le 18 septembre. Quelque 150 personnes  ont participé à cette rencontre. Forum décrit ici l'état de la question.

Conditions pathogènes

De plus en plus d'études démontrent que l'environnement de travail est une source importante de stress et de détresse psychologique. «Avant, les employeurs avaient tendance à blâmer les facteurs extérieurs au travail ou à jeter la responsabilité sur l'individu, explique Alain Marchand. On disait: “Ah, il est fragile, il a des problèmes d'alcool ou de santé.” Aujourd'hui, on sait que la santé mentale des gens va être affectée, peu importe leurs caractéristiques personnelles, leur situation familiale et leur réseau social, si les conditions de travail sont pathogènes.»

Ce que le chercheur entend par «conditions pathogènes», c'est un environnement caractérisé par des demandes exigeantes sur lesquelles l'individu a peu de contrôle et qui lui laissent peu d'autonomie, sentiments accrus par le faible soutien social dont il bénéficie dans l'exécution de ses tâches. En amont de ces problèmes se trouvent également l'insécurité d'emploi, la surcharge de travail, la pression de la performance et tout ce qui touche à la gratification, dont la rémunération et la reconnaissance.

Alain Marchand«Plusieurs déterminants sociaux sont en jeu dans la détresse psychologique, résume Alain Marchand. Cela peut provenir autant de l'économie, de la politique ou de la culture que de la famille, du réseau social, du milieu de travail, voire des caractéristiques individuelles comme la santé physique, les traits de personnalité, les habitudes de vie et l'enfance.»

Selon le professeur Marchand, les solutions aux problèmes d'ordre psychologique se situent aussi du côté des pratiques de gestion, qu'il faut améliorer.

Main-d'œuvre québécoise à l'étude

Depuis son doctorat en sociologie sous la direction d'Andrée Demers et de Pierre Durand à l'UdeM de 2000 à 2004, Alain Marchand scrute le rôle joué par la profession et le milieu où elle s'exerce dans l'apparition de la maladie mentale pour tenter d'approfondir la compréhension du phénomène.

Son équipe, composée de huit chercheurs de l'Université de Montréal (Andrée Demers, Pierre Durand, Victor Haines, Sonia Lupien, Vincent Rousseau, Marcel Simard), de l'Université Bishop's (Steve Harvey) et de l'Université Laval (Marie-Hélène Parizeau), s'est penchée sur le sujet. Grâce à une subvention des Instituts de recherche en santé du Canada, les chercheurs ont mis sur pied un projet de recherche novateur qui vise à élaborer des outils de détection précoce des problèmes de santé mentale au travail.

Le projet est divisé en deux phases. Dans la première, les chercheurs vont cerner les «agents stressants» en milieu de travail et évaluer leur effet sur la sécrétion d'une hormone du stress, le cortisol, et d'une enzyme, l'alpha-amylase, un indicateur de sécrétion d'adrénaline par la personne.

«On veut voir comment le corps réagit au stress en milieu de travail et comment cela fait varier les niveaux de cortisol et d'alpha-amylase, mentionne M. Marchand. Par la suite, on va mettre en relation ces paramètres biologiques avec les données issues de trois questionnaires permettant de mesurer la santé mentale des individus.»

Ce premier volet concerne 450 travailleurs québécois répartis dans 30 entreprises. L'échantillon comprend des entreprises «efficaces» et d'autres qui le sont moins, c'est-à-dire qui ont des taux de réclamations en matière de santé mentale plus élevés que la médiane observée par la compagnie d'assurance Standard Life, l'un des principaux partenaires de l'étude.

Une enquête sera également réalisée auprès d'une trentaine d'autres entreprises par la voie d'un questionnaire afin de mieux désigner les éléments problématiques associés au travail. «Notre objectif ultime est d'arriver à un diagnostic précoce des problèmes avant que les symptômes deviennent trop graves.»

Dans la seconde phase du projet, les chercheurs rencontreront des représentants de certaines entreprises «performantes» pour documenter leurs stratégies. Ils feront aussi des interventions ciblées dans les entreprises dont le bilan est moins positif. Les résultats de cette recherche devraient être dévoilés en 2010-2011.

Dominique Nancy

 

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