C'est à l'âge de 20 ans que le poète Louis Aragon a appris que sa sœur ainée était en réalité sa mère. Quant à l'acteur américain Jack Nicholson, il a découvert par les journaux que sa grand-mère maternelle était sa mère et sa maman sa sœur.
Les secrets de famille sont plus nombreux qu'on pense. Selon la Dre Marie-Dominique Beaulieu, professeure au Département de médecine familiale et titulaire de la Chaire Docteur Sadok Besrour en médecine familiale du Centre de recherche du CHUM, les secrets découlant de situations difficiles (alcoolisme, abus physiques, abandon, grossesse non désirée, etc.) peuvent faire obstacle à la guérison lorsque survient la maladie. «Je l'observe dans ma pratique, dit-elle, les secrets de famille engendrent souvent de la culpabilité, de la colère et de l'impuissance. Ces sentiments ont une influence considérable sur la santé, notamment en ce qui a trait à la capacité de s'adapter et de retrouver un nouvel équilibre dans la maladie.»
Marie-Dominique Beaulieu exerce la médecine familiale à l'Hôpital Notre-Dame depuis près de 30 ans. Les patients qu'elle traite ont parfois, sans raison apparente, de la difficulté à maitriser leur diabète ou à se remettre d'une opération qui normalement ne requiert que quelques semaines de convalescence. Au fil de leurs entretiens avec la Dre Beaulieu, ils en viennent à lui révéler les squelettes qui se cachent dans leur placard. «C'est toujours un peu troublant, raconte-t-elle. Vous savez, les secrets de famille sont lourds à porter. Ils suscitent toutes sortes d'émotions.»
Or, bien qu'on ignore encore quels sont les mécanismes physiologiques en cause, ajoute la professeure, de plus en plus de recherches donnent à penser que des états émotionnels continus comme la colère, le ressentiment et le sentiment d'impuissance sont associés à un risque accru de maladie. Par exemple, des liens entre la colère et les accidents coronariens ont été observés. «En tant que chercheuse, c'est assez difficile à prouver, déclare-t-elle. Cela prendrait des études longitudinales et il faudrait aussi connaitre ces secrets. Mais je suis persuadée que les secrets de famille nuisent à la guérison.»
Le poids des secrets
Chaque famille porte en elle son histoire, dont certains épisodes, pas nécessairement honteux ou répréhensibles, ont été érigés en secrets: l'adoption d'un bébé, le suicide d'un oncle, la naissance d'un enfant adultérin, le passé criminel d'un père, la toxicomanie d'une sœur, l'enfant qu'on ne voit plus à cause d'un conflit familial...
Définis par le psychanalyste français Serge Tisseron comme «des tueurs dont la première victime est le bonheur d'exister», les secrets de famille sont forcément un phénomène intérieur. Une personne peut être parfaitement heureuse même si elle a des secrets ou des non-dits. Selon l'adage, la vérité n'est pas toujours bonne à dire. Mais attention. «Petits ou grands, ils ont toujours des conséquences, selon le psychanalyste Gilbert Maurey. Leur gravité réside dans l'importance du secret, mais aussi dans l'insistance mise en œuvre pour le préserver», affirme-t-il dans Secret, secrets: de l'intime au collectif.
«Oser parler des sujets qui font tache dans le tissu familial est une démarche libératrice pour soi-même et pour les générations suivantes. Il faut aussi apprendre à pardonner à ceux qui nous ont blessés», estime la Dre Beaulieu, qui suit avec intérêt les recherches récentes menées sur la thématique du pardon dans la foulée des travaux sur la résilience comme déterminant de la santé.
Étudier l'indicible héritage
Depuis 15 ans, Marie-Dominique Beaulieu est très sollicitée pour son expertise en médecine familiale. Celle qui a été désignée en 2005 médecin de famille de l'année au Québec s'est fait connaitre du grand public grâce à sa participation à l'émission consacrée à la santé Comment ça va? à Radio-Canada et à l'émission radiophonique scientifique Les années lumière.
De son propre aveu, elle admet que ses travaux n'ont rien à voir avec les secrets de famille. Ses recherches portent entre autres sur la qualité des soins en médecine familiale et sur l'effet des modes d'organisation sur les pratiques cliniques. Mais elle s'intéresse de plus en plus à l'indicible héritage des secrets de famille et compte bien explorer le phénomène.
Quand on demande à la Dre Beaulieu si elle dissimule des secrets de famille, elle sourit. «Euh... je ne crois pas, mais on n'est jamais sûr de rien...»
Ah, les chercheurs!
Dominique Nancy
