L'analyse des faits ne permet pas à elle seule de saisir la farouche opposition à la réforme du système de santé que l'administration américaine tente actuellement de mettre en place.
«Pour expliquer cette opposition, il faut remonter à l'espèce de postulat idéologique voulant que la liberté de l'individu soit la valeur suprême qui doit dominer toutes les autres, observe André-Pierre Contandriopoulos, professeur au Département d'administration de la santé. Toute forme d'intervention gouvernementale structurée et s'inscrivant dans le long terme viendrait hypothéquer cette liberté.»
Le projet de loi obligerait chaque Américain à obtenir une assurance maladie. Des mécanismes sont également prévus pour forcer les compagnies d'assurance à assurer chaque citoyen. Les plus démunis recevraient une aide de l'État pour couvrir les frais de leur assurance. Par ailleurs, advenant le cas où les assureurs ne rempliraient pas leur mandat à la satisfaction du gouvernement, ce dernier se réserve le droit de mettre sur pied un régime d'assurance public, qui serait en concurrence avec le privé.
«Cette idée qu'il puisse y avoir un régime d'assurance public fait particulièrement problème et ceux qui ont intérêt à ce que le projet de loi soit rejeté, notamment les compagnies d'assurance et une partie du corps médical – qui veut continuer de fixer ses honoraires –, misent sur la peur du contrôle étatique pour alimenter l'opposition», souligne M. Contandriopoulos.
En ce moment, plus de 46 millions d'Américains, soit 15 % de la population, ne bénéficient d'aucune couverture. Huit pour cent ont un régime privé, 28 % un régime gouvernemental – instauré pour les personnes âgées et certains handicapés en 1965 – et 59 % un régime de leur employeur.
Présentement, les médecins sont remboursés par les compagnies d'assurance et il n'existe aucun contrôle étatique de leur rémunération. Même si ce volet n'est pas clair dans le projet de loi actuel, on peut penser que le salaire des médecins serait éventuellement encadré, même de manière minimale.
Dans les pays développés, les États-Unis sont un cas à part. Car non seulement le Canada, mais les pays européens ont presque tous embrassé le principe voulant que la santé soit un droit. En d'autres termes, tout citoyen a le droit de se faire soigner, quelle que soit l'épaisseur de son portefeuille.
La réforme devrait couter 829 G$, étalés sur 10 ans. À long terme, elle est aussi censée entrainer une réduction du déficit de 104 G$.
Il est très important que le président américain puisse démontrer qu'une réforme du système de santé ne provoquera pas une hausse vertigineuse du déficit. Il est notamment prévu une imposition des revenus de plus de 500 000 $ à cette fin.
En fait, un système mieux encadré devrait permettre d'en limiter les couts. À l'heure actuelle, rappelle M. Contandriopoulos, les couts du système de santé augmentent d'environt cinq pour cent par année et accaparent une partie de plus en plus importante du budget. En régulant son système, le gouvernement pourra davantage prévenir les dérapages.
André-Pierre Contandriopoulos souligne par ailleurs que le système dans sa forme actuelle engendre des couts faramineux et provoque des tragédies innombrables, note André-Pierre Contandriopoulos. Des citoyens aux prises avec la maladie sont ruinés ou acculés à la faillite, sans parler des drames familiaux qui s'ensuivent. Aussi, note le professeur, les assurances des employeurs coutent très cher.
«Les couts élevés de l'assurance maladie expliquent en partie pourquoi les constructeurs automobiles ont choisi, il y a de nombreuses années, d'assembler leurs véhicules au Canada», rappelle M. Contandriopoulos, qui est coauteur de l'ouvrage Le privé dans la santé, les discours et les faits, publié en 2008 aux Presses de l'Université de Montréal.
Le professeur trouve pour le moins ironique qu'ici le discours en faveur d'une plus grande place faite au privé dans le domaine de la santé domine l'espace public pendant que sont exposées, chez nos voisins du Sud, les lacunes criantes d'un système de santé privé.
«Nous avons devant nous l'exemple à ne pas suivre. Mais plusieurs veulent accroitre la place du privé au lieu de restructurer le système public», déplore-t-il.
Paule des Rivières
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