Chez les Québécois francophones âgés de 65 ans et plus, le taux de dépression (légère et profonde) avoisine les 14 %. Mais, fait étonnant, la prévalence de la dépression est plus élevée en milieu rural (17 %) qu'en milieu urbain (15 %) et plus élevée en milieu urbain que dans le Grand Montréal (10,3 %).
C'est l'une des principales données qui ressort des travaux de doctorat effectués par Samia Mechakra-Tahiri au Département de médecine sociale et préventive. La recherche, codirigée par Maria Victoria Zunzunegui, de l'UdeM, et Michel Préville, de l'Université de Sherbrooke, a été réalisée à partir de données tirées de l'Étude sur la santé des ainés et concernant 2670 hommes et femmes vivant dans des résidences pour personnes âgées.
Les facteurs associés à la dépression
Les personnes faisant partie du sous-groupe des 65 à 69 ans sont deux fois plus nombreuses que celles âgées de plus de 69 ans à souffrir de dépression. L'écart entre les zones d'habitation est particulièrement grand chez les individus de 85 ans et plus, alors que la prévalence de la dépression est plus du double en milieu rural (24,3 %) qu'en région métropolitaine (10 %).
Par ailleurs, le fait de pouvoir recevoir un soutien social (confident, professionnel de la santé, aidant naturel) réduit le taux de dépression, qui est de près de 13 % chez les ainés qui bénéficient d'un soutien important et de 22,4 % chez ceux dont le soutien est faible. Mais les différences régionales subsistent pour ce marqueur: à Montréal, un soutien social fort est associé à un taux de dépression de 9,4 %, contre 16 % en milieu rural.
Le bénévolat est un autre élément qui contribue à diminuer le risque de dépression; chez les gens âgés qui s'adonnent au travail bénévole, le taux de dépression est de 11,3 % et grimpe à près de 15 % chez ceux qui n'en font pas. Mais là aussi les différences régionales persistent; dans la région montréalaise, la dépression affecte les travailleurs bénévoles dans une proportion de 7,4 % et elle est près du double chez les bénévoles en zones rurales (14,3 %).
Le fait d'avoir des enfants abaisse le taux de dépression, mais à condition de ne pas être en conflit avec eux: les taux sont de près de 12 % chez les personnes âgées qui ont des enfants et qui entretiennent de bonnes relations avec eux, de 14,2 % chez celles qui n'ont pas d'enfants et de 18,4 % chez celles qui vivent des conflits avec leurs enfants.
Pour ce qui est du conjoint, mieux vaut être en couple même s'il y a des disputes que de vivre seul: le taux de dépression est en effet de 12,5 % chez les ainés qui sont en conflit avec leur conjoint et de 15,8 % chez ceux qui n'ont pas de conjoint. Mais la situation idéale est d'avoir un conjoint avec lequel on vit en harmonie: la prévalence de la dépression est alors de 6,6 %, l'un des plus bas de cet ensemble de données.
Pour ces trois derniers facteurs (bénévolat, enfants et conjoint), des différences régionales demeurent, toujours au désavantage des habitants des milieux ruraux.
Peu importe le groupe d'âge et le milieu de vie, l'écart intersexe est également important: un peu plus de 40 % des gens atteints de dépression sont des hommes et près de 60 % sont des femmes.
Un écart inexpliqué
Quels que soient les facteurs mis en relation, l'écart du taux de dépression se maintient entre les zones d'habitation, une constante qui, pour l'équipe de chercheurs, reste inexpliquée.
Pour Maria Victoria Zunzunegui, les différences régionales pourraient être liées à des facteurs culturels ou économiques que les données de l'Étude sur la santé des ainés ne permettaient pas de mesurer. «Au Manitoba, c'est le contraire qui est observé: le taux de dépression est plus important à la ville qu'en milieu rural. Au Québec, la structure familiale a connu de profonds changements et les enfants ont quitté la campagne pour la ville. Cet élément est peut-être en cause et tout indique que les attentes des personnes âgées en milieu rural sont différentes de ce que la société peut apporter.»
Samia Mechakra-Tahiri attire l'attention sur un autre élément, le taux de suicide chez les agriculteurs. «Le Québec a le plus haut taux de suicide au Canada et, chez les hommes agriculteurs, ce taux qui était de 30 pour 100 000 dans les années 70 est passé à 78 pour 100 000 dans les années 80; dans l'ensemble de la population, il est de 28 pour 100 000 personnes. Cela montre que la vie en région rurale est très difficile sur les plans psychologique et économique», affirme la chercheuse.
L'analyse de ces données est publiée dans le numéro en ligne de l'International Journal of Geriatric Psychiatry.
Daniel Baril
