Au moins trois fois par semaine, en fin d'après-midi, 44 % des familles québécoises ne savent pas ce qu'elles vont manger au souper. «Une partie des gens iront chercher quelques provisions pour préparer le repas à la maison, ce qui est bien. Mais cela repousse le moment du souper, amenant bien souvent les enfants à grignoter pour calmer leur faim.
Cette habitude fait qu'ils auront moins d'appétit à l'heure du repas et la qualité nutritionnelle de celui-ci sera diminuée», résume la nutritionniste Nathalie Jobin, qui a coordonné la grande enquête Tout le monde à table, venue à son terme et rendue publique le 21 septembre à la Grande Bibliothèque.
Sans être «alarmante», cette lacune dans la planification des repas est un des problèmes auxquels les nutritionnistes doivent s'attaquer s'ils veulent venir à bout d'une tendance inquiétante: la dévalorisation du repas en famille. «On ne saurait trop insister sur l'importance du repas familial, a dit en conclusion la codirectrice d'Extenso, le centre de référence sur la nutrition humaine de l'Université de Montréal. Le phénomène est bien documenté. Le repas en famille a des effets sur la réussite scolaire, la cohésion familiale, les liens sociaux...»
Au terme de la tournée panquébécoise qui a conduit l'équipe dans 76 villes, quelque 32 000 données ont été amassées. On a, pour la première fois à une si grande échelle, interrogé directement les enfants sur leurs habitudes alimentaires. Plus de 5000 enfants de moins de 12 ans ont été questionnés. L'idée n'était pas de savoir s'il y avait suffisamment de légumes colorés dans leur assiette, mais s'ils participaient à la préparation des repas, s'ils accompagnaient leurs parents à l'épicerie, etc.
C'est la plus grande enquête à avoir été réalisée sur les comportements alimentaires des familles québécoises, souligne Marie Marquis, professeure au Département de nutrition de l'UdeM. Un projet que la spécialiste des comportements alimentaires a d'abord porté en elle avant d'en confier la responsabilité à une équipe interdisciplinaire incluant l'Institut du Nouveau Monde.
Planification, préparation, partage
La planification des repas n'était qu'un des aspects de l'enquête, qui s'est également penchée sur la préparation des repas et leur partage. On apprend que 33 % des enfants de 12 ans et moins cuisinent régulièrement. Ils aiment en général beaucoup mieux jouer aux cuistots que faire le marché. Par ailleurs, si 38 % des enfants dressent la table et moins de 15 % lavent la vaisselle, près de 8 % des garçons et 6 % des filles ne font aucune tâche dans la cuisine.
Près de quatre jeunes interrogés sur cinq (79 %) disent qu'ils aimeraient cuisiner plus souvent avec leurs parents. «Il faut que les parents fassent davantage participer les enfants aux tâches liées à la préparation des repas», lance Mme Jobin. Elle ajoute que 8 adultes sur 10 ont vu leurs parents cuisiner à la maison, le double des jeunes d'aujourd'hui.
Au moment du partage des repas, le pire ennemi demeure la télévision (ou, plus marginal, l'écran d'ordinateur), qui est regardée par 45 % des enfants. Les jeunes Gaspésiens et les jeunes Madelinots sont plus téléphages (c'est le cas de le dire) que les autres enfants québécois.
Pourtant, à la question «Mangez-vous devant la télé allumée?», seulement 7 % des parents répondent par l'affirmative. Auprès des enfants, la même question obtient un score de 45 %. «En général, les gens savent ce qui est souhaitable. Notre sondage mené avant la tournée nous a montré, par exemple, que 82 % des parents jugent que le repas pris en famille est une valeur importante. Nous n'avons pas à convaincre la population.»
Une des surprises de cette enquête est le souhait exprimé par une majorité de répondants sur le retour d'un cours d'économie familiale. «Actualisé, une telle formation à l'école primaire pourrait donner de bons outils aux enfants pour qu'ils adoptent de saines habitudes», commente Stéphanie Côté, qui a assuré la compilation des milliers de données.
Un doré pour souper
Décrite en détail dans le rapport dévoilé la semaine dernière (et accessible sur Internet), la méthodologie de l'équipe de Tout le monde à table s'illustre par son originalité. Supervisés par la nutritionniste Julie Aubé, les animateurs Jean-François Guilbeault et Michel Lévesque sont montés à bord de la caravane qui a bravé les grands froids et la canicule, durant six mois, pour rencontrer les familles. Ils ont pris part à 119 activités publiques. Ils avaient pour but de récolter un maximum de renseignements sur les habitudes alimentaires des jeunes familles sans porter le moindre jugement.
Mais on imagine sans mal leur difficulté à retenir un sourire à la réponse spontanée de certaines des personnes interrogées à la question «Il est 17 h et vous n'avez rien préparé pour souper. Que faites-vous?»
– J'envoie les enfants pêcher un doré dans le lac, a lancé un père de Val-d'Or.
– On met une pizza et des frites au four et l'affaire est ketchup, a dit un autre de Valleyfield.
– Je fais un «touski», c'est-à-dire que je mélange «tout ce qui» traine dans le frigo, a répondu une mère de Lévis.
Les enfants ont aussi lancé quelques perles à la question «Quel aliment apporteriez-vous sur une ile déserte?»
– 4000 tranches de bacon.
– Un Tim Horton.
– Un melon d'eau géant. Avec l'écorce, je me ferais un radeau.
– C'est quoi une ile déserte?
Les chercheurs avaient aussi envoyé des cartes-réponses sous forme de cartes postales dans 650 centres de la petite enfance du Québec. Ils ont reçu 1257 réponses.
Selon Mme Marquis, cette recherche sera utile à long terme, car plusieurs chercheurs pourront en analyser les données. En rendant hommage à son équipe, elle s'est déclarée confiante de voir ces résultats servir la santé publique.
Mathieu-Robert Sauvé
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