Les conflits d'intérêts exigent la transparence

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Bryn Williams-JonesLe 7 avril dernier, un reportage de l'émission Enquête, à Radio-Canada, nous apprenait que le gouvernement Harper s'apprêtait à renouveler, pour quelques dizaines de millions de dollars, près de la moitié de ses réserves de Tamiflu, un médicament antiviral, pour faire face à toute éventuelle pandémie de grippe.

Le reportage nous apprenait aussi que plusieurs experts qui ont conseillé le gouvernement dans cette affaire ont des liens avec la pharmaceutique Roche, qui produit le Tamiflu. Certains d'entre eux ont même participé à des publicités promotionnelles.

«C'est un exemple évident de conflit d'intérêts qui n'a pas été rendu public», a indiqué Bryn Williams-Jones, professeur au Département de médecine sociale et préventive et directeur des programmes de bioéthique à l'Université de Montréal. Le chercheur donnait une conférence sur les conflits d'intérêts dans le domaine de la santé à un séminaire de l'Institut de recherche en santé publique de l'UdeM.

Divulgation et transparence

À ses yeux, l'affaire est aggravée par les déclarations du directeur de l'Agence de santé publique du Canada, David Butler-Jones, qui a soutenu qu'il n'y avait pas de problème, puisque les conseillers avaient révélé leurs liens avec les fabricants du médicament.

«Il ne suffit pas de divulguer les cas de conflits d'intérêts pour que tout soit sans tache; il faut également que le processus soit transparent et connu du public. Avec le Tamiflu, il a fallu une enquête de journalistes pour que la chose soit dévoilée», a souligné le professeur.

Ce genre de situation mine, à son avis, la confiance du public à l'égard des organismes qui sont censés protéger les intérêts du public.

Une semaine après le dévoilement de cette affaire, le Parti conservateur reconnaissait que l'un de ses conseillers électoraux, Ken Boessenkool, était un lobbyiste de la compagnie Merck Frosst, laquelle a obtenu en 2007 une subvention de 300 M$ du gouvernement Harper pour produire le vaccin Gardasil, destiné à prévenir le cancer du col de l'utérus.

Le conférencier a également rappelé que plusieurs conflits d'intérêts avaient été signalés lors de la pandémie de grippe A (H1N1), qui mettaient en cause des conseillers de l'OMS qui étaient en relation avec les fabricants de vaccins. En janvier dernier, l'OMS récidivait en nommant, à son comité sur les maladies orphelines, le directeur de la recherche chez Novartis, une multinationale de la santé.

Pour le professeur, ces exemples alimentent le mouvement antivaccination coupable de diffuser de la mauvaise information auprès du public. Le fait de cacher les conflits d'intérêts est par ailleurs associé dans le public à une volonté de camoufler une fraude ou des cas de corruption.

«Mais un conflit d'intérêts ne signifie pas nécessairement qu'il y a corruption, a fait observer le chercheur. Il n'est pas immoral d'être en situation de conflit d'intérêts et un expert qui est en relation avec une compagnie pharmaceutique n'est pas nécessairement un mauvais expert. Mais il faut que cela soit connu et il faut aussi se questionner sur les décisions prises par ce conseiller.»

En conflit permanent

En science, on considère comme un conflit d'intérêts toute situation qui entache, de façon réelle ou apparente, la possibilité de faire de la recherche en toute objectivité. Mais pour Bryn Williams-Jones, «l'idée qu'on puisse être totalement objectif est une vision naïve. Le chercheur universitaire est en conflit d'intérêts permanent. Ce qui importe, c'est d'établir les limites de l'objectivité professionnelle.»

Dans le domaine de la recherche médicale, le conflit peut apparaitre lors du recrutement de patients pour des protocoles de recherche, une situation où l'intérêt du malade risque de passer au second plan; le chercheur peut aussi avoir des actions dans l'entreprise qui teste un produit; le conflit peut en outre être lié à la source du financement de la recherche.

Pour le professeur Williams-Jones, trois règles doivent être respectées en pareil cas: repérer et divulguer les conflits d'intérêts réels ou potentiels; en discuter avec les autorités concernées; retirer de leur poste les personnes en situation délicate. Si la première et la troisième règle étaient impossibles à appliquer, la deuxième demeurera essentielle afin d'assurer la transparence du processus.

Le chercheur admet par ailleurs que les modes de gestion des conflits d'intérêts, notamment dans la publication de résultats de recherche, demeurent à inventer. «Il faut les expérimenter et les analyser», dit-il.

À la lumière de travaux qu'il a effectués au sein de deux groupes de recherche qu'il dirige sur le sujet, les États-Unis seraient en avance sur le Canada non seulement quant au processus de divulgation des conflits d'intérêts mais également pour ce qui est de la gestion de telles situations.

Daniel Baril

 

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