Entre le 1er avril 2008 et le 31 mars 2009, 60 525 enfants ont franchi les portes du service des urgences du CHU Sainte-Justine. Dix-sept pour cent d'entre eux sont passés au triage mais ont quitté les lieux avant d'avoir vu un médecin. Pourquoi? C'est ce qu'a voulu savoir Nathalie Gaucher, étudiante à la maitrise en bioéthique à l'Université de Montréal et pédiatre urgentiste au centre hospitalier universitaire mère-enfant.
«Le taux de patients qui repartent sans avoir vu de médecin est un indicateur de performance important pour un service des urgences, explique-t-elle. Les urgences pédiatriques rapportent en moyenne des taux variant de 1,7 à 5,5 %, ce qui est beaucoup plus bas que le taux du CHU Sainte-Justine. Sommes-nous hors norme? Les centres hospitaliers omettent-ils de mentionner correctement leurs statistiques parce que ce n'est pas à leur avantage? Dans tous les cas, nous devions vérifier si nos patients sont bien soignés dans notre service des urgences.»
Sous la supervision de Jocelyn Gravel, directeur de la recherche au CHU Sainte-Justine, et Benoit Bailey, directeur médical des services d'urgence au même hôpital, la jeune médecin a collecté ses données à l'aide du logiciel Stat Urg, mis au point par la compagnie québécoise Stat-Dev. Dès leur arrivée, les enfants sont enregistrés dans le système. Les différentes étapes de leur séjour aux urgences sont également consignées: triage, consultation avec les différents intervenants et départ.
Au terme de son analyse, Nathalie Gaucher a confirmé que la très grande majorité des enfants qui s'en vont des urgences sans avoir été vus par un médecin n'ont pas besoin de soins immédiats. Ils font partie des catégories de triage 4 et 5 (respectivement semi-urgent et non urgent). Le personnel des urgences rencontre donc tous les patients de catégorie 1 (critique et immédiat) et quasiment tous ceux des catégories 2 et 3 (urgent). Presque tous les enfants arrivés en ambulance ou envoyés par leur médecin de famille sont également soignés.
«Ces résultats sont rassurants au regard du taux élevé de patients qui quittent les urgences sans avoir vu de médecin, signale-t-elle. Il est certain que nous devons réduire cette statistique, mais nous confirmons néanmoins que notre service des urgences en matière de soins pédiatriques tertiaires remplit son mandat, c'est-à -dire voir les patients les plus atteints ainsi que les enfants dirigés ici par des établissements qui ne peuvent les soigner.»
D'autres facteurs motivent les petits patients à s'en aller des urgences. «Ils ont tendance à partir davantage le soir, le printemps et l'hiver, car ce sont de fortes périodes d'achalandage», note Mme Gaucher. La proximité de l'hôpital est aussi évoquée dans la recherche. Les familles habitant à cinq kilomètres ou moins du CHU Sainte-Justine tendent à quitter plus vite le service des urgences. «L'hôpital étant proche, elles ne songent peut-être pas à se rendre dans une clinique», remarque la chercheuse.
Les patients âgés de 3 mois à 11 ans sont plus susceptibles de ne pas être vus par un médecin. «Les bébés de moins de trois mois sont automatiquement classés dans les catégories 2 et 3, donc un médecin les prend vite en charge, souligne Nathalie Gaucher. Quant aux adolescents, ils sont en général moins malades que les jeunes enfants. Leur présence aux urgences indique qu'ils sont vraiment mal en point et requièrent des soins immédiats.»
Importance du triage
Bien qu'il n'en soit pas question dans l'étude, la présence des infirmières de triage semble jouer un rôle clé dans le roulement des patients. «Cela reste à prouver, mais nous pensons que le fait de rencontrer une infirmière d'expérience à l'étape du triage rassure les parents sur l'état de santé de leur enfant, avance l'étudiante. Elle leur donne des conseils et leur indique les symptômes à surveiller. Les parents se sentent-ils alors à l'aise de quitter les urgences? Peut-être.»
Nathalie Gaucher espère que cette étude permettra au personnel du service des urgences de mettre en place des pratiques pour mieux satisfaire les patients qui partent sans être vus par un médecin. En attendant, elle participe à une seconde recherche qui explore ce que font ces mêmes patients une fois partis. Rentrent-ils tout simplement chez eux? Leur état s'améliore-t-il? Vont-ils chercher une seconde expertise médicale? Reviennent-ils aux urgences? À suivre...
Marie Lambert-Chan
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