Blanche-Neige et Cendrillon sur le divan du psy

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Une méchante reine aux doigts crochus, une pomme empoisonnée et nous revoilà transportés au pays de l’enfance. (Photo: Andy Castro)Il était une fois... Ces simples mots ont un gout d'enfance. Ils nous transportent dans l'univers de Blanche-Neige, Cendrillon et Peau d'âne. Mais pour Daniel Bordeleau, cette expression est beaucoup plus complexe qu'il y parait. Selon lui, elle «nous situe hors du temps et de l'espace, dans le “nulle part” de l'inconscient collectif».

Ce médecin et psychanalyste jungien s'intéresse depuis plus de 20 ans aux rouages internes des contes de fées. Il vient tout juste de réunir les fruits de son labeur dans un ouvrage intitulé Les personnages de contes de fées en nous. «Ces récits constituent un voyage au cœur de nous-mêmes tant les images qui y sont véhiculées sont puissantes. Le DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) nous offre seulement une classification des maladies. Les contes de fées, eux, nous montrent les processus du développement humain», affirme le professeur adjoint de clinique au Département de psychiatrie de l'Université de Montréal.

La thérapie par le conte

Dans son livre, Daniel Bordeleau analyse avec minutie des contes comme Blanche-Neige, Cendrillon, L'homme à la peau d'ours, Les trois plumes et Le fiancé bandit. On peut y lire les versions originales de ces histoires, qui n'ont rien à voir avec le côté fleur bleue des films de Walt Disney. En effet, la méchante reine tente d'assassiner non pas une, mais trois fois la pauvre Blanche-Neige! Et l'horrible femme connait un destin tragique: au mariage de l'héroïne, on la force à danser dans des escarpins rougis au feu jusqu'à ce que mort s'ensuive.

«On constate rapidement que ces contes ont une forte dimension psychopathologique», remarque le psychanalyste, qui exerce au sein du département de psychiatrie de l'hôpital Louis-H. Lafontaine. Il estime d'ailleurs que l'interprétation des comportements des personnages peut se révéler un précieux outil pour les professionnels de la relation d'aide. Lui-même garde à portée de main les Contes des frères Grimm pendant ses consultations. «Plus j'applique les interprétations de contes de fées en clinique, plus je constate leur efficacité», dit-il.

Daniel BordeleauIl se rappelle notamment le cas de Mme C., une patiente qui avait fait 16 tentatives de suicide en une année. «Je l'écoutais attentivement et il m'est venu une image en tête, celle de la marâtre de Cendrillon, raconte-t-il. À la fin du conte, la mère tend un couteau aux demi-sœurs de Cendrillon afin que l'une se coupe les orteils et l'autre un morceau de talon pour mieux enfiler la pantoufle apportée par le prince. À ma deuxième rencontre avec Mme C., cette image s'est confirmée: elle était sous l'emprise de cette marâtre intérieure qui l'obligeait à se faire mal. Je lui ai donc lu l'extrait en question et ce fut pour elle une révélation. Le conte donnait un sens à ce qui l'animait si violemment. À partir de ce moment, elle a pu arrêter de se faire mal et elle s'est réellement investie dans la thérapie.»

Daniel Bordeleau constate que de grands thèmes traversent l'ensemble des contes, comme l'union des contraires, une idée fortement associée au mariage. On trouve également la descente dans l'ombre, c'est-à-dire l'inconscient personnel, puis la transformation. C'est ainsi qu'on peut interpréter le séjour de Blanche-Neige à l'intérieur de son cercueil de verre. Cette mort apparente est une sorte de période d'incubation dont elle émergera après avoir traversé les étapes de développement qui permettent l'arrivée du prince.

Pour interpréter les récits, le psychanalyste fait appel autant à la psychologie analytique qu'à la symbolique et à la méthode de l'interprétation psychologique dans une perspective biopsychospirituelle. Le résultat étonne et fascine le public. «Il y a quelques jours, j'ai donné une conférence sur le sujet et des gens dans l'auditoire m'ont par la suite confié que “cela les faisait rêver”. C'est extrêmement révélateur. Le but d'un analyste est de relier le conscient et l'inconscient dans un rapport dialectique. Si les gens ont une activité psychique accrue en écoutant ou en lisant mes interprétations, cela signifie que j'ai touché une corde sensible de l'inconscient collectif», signale-t-il avec enthousiasme.

M. Bordeleau entreprendra sous peu la rédaction d'un second ouvrage sur les contes de fées, mais il se concentrera cette fois sur les troubles psychotiques. «Je travaille actuellement sur les interprétations de La prévoyante Élise et des Sept Souabes. Ce sont des histoires complexes mais passionnantes. Je pense intituler ce livre Si la folie m'était contée...», révèle-t-il.

Marie Lambert-Chan

Daniel Bordeleau, Personnages de contes de fées en nous, Montréal, Groupéditions, 2010, 308 p., 29,95 $.


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