Un œil qui se reconstituerait par lui-même à partir de cellules souches. C'est l'objectif d'un jeune chercheur de l'École d'optométrie de l'Université de Montréal qui n'a pas froid aux yeux. «Nous ne sommes pas à la veille d'injecter les molécules de l'œil artificiel chez les bébés prématurés ou les personnes âgées privées d'une bonne acuité visuelle, mais, si je n'y croyais pas, je ne poursuivrais pas cette piste», dit Jean-François Bouchard, professeur agrégé et chercheur en pharmacie.
Le fondateur du Laboratoire de neuropharmacologie, dont la superficie passe actuellement du simple au double au pavillon du 3744–Jean-Brillant en vertu d'une subvention d'équipe du ministère du Développement économique, de l'Innovation et de l'Exportation, a obtenu des résultats tangibles avec des modèles animaux. «Chez le rongeur, nous avons la chance de disposer d'un animal qui connait une naissance prématurée: le hamster. On a noté que l'ajout d'agents pharmacologiques dans l'œil accélérait significativement la croissance des axones provenant de la rétine. C'est un résultat très encourageant», indique-t-il.
Avec son équipe formée de six étudiants-chercheurs (dont deux au doctorat) et d'un assistant de recherche, il étudie plusieurs hypothèses qui, combinées, pourraient mener à une percée majeure dans ce champ en plein essor. On expérimente en laboratoire, in vitro et in vivo, des molécules ciblant des récepteurs neuronaux capables de réguler la croissance de cellules. Deux axes sont privilégiés: le guidage axonal (basé sur l'observation des circuits formés au cours de la croissance du réseau des cellules nerveuses visuelles) et la synaptogénèse (reconnexion des cellules entre elles).
Sur le plan fondamental, une meilleure connaissance des molécules endogènes favorisant la croissance de certaines cellules du système nerveux visuel pourrait ouvrir la voie à un médicament injectable. «Actuellement, il n'existe aucun traitement pour la cécité et l'étude des mécanismes concernés par l'établissement ou la régénération des circuits visuels constitue donc une voie remplie de promesses», mentionne le chercheur.
En rêvant un peu, on comprend que, si un médicament parvenait à stimuler la régénération de la rétine, certains aveugles retrouveraient la vue, au moins en partie. «Des techniques grâce auxquelles des non-voyants peuvent se situer dans l'espace à l'aide de caméras sont intéressantes, mais il serait beaucoup mieux de recréer le système neurovisuel lui-même», remarque-t-il.
Immense marché
Déjà , des brevets ont été déposés. Le marché est immense, puisque la cécité touche quelque 44 millions de personnes dans le monde selon l'Organisation mondiale de la santé. L'Institut national canadien pour les aveugles estime le cout annuel de ce handicap à deux milliards de dollars au pays. «On sait que le nombre de bébés de faible poids est en hausse constante, ajoute le chercheur originaire du Lac-Saint-Jean. Plus du quart des grands prématurés souffrent de déficiences visuelles, dont la cécité.»
À l'autre bout du spectre, chez les ainés, les travaux du professeur Bouchard sont aussi très attendus. En admettant qu'on puisse un jour reconstituer la rétine «biologiquement», les personnes atteintes de glaucome et de dégénérescence maculaire pourraient grandement bénéficier de ce progrès.
Et ce serait pour quand? Le chercheur n'ose pas s'avancer, laissant entendre que la concrétisation des hypothèses scientifiques peut parfois prendre des années ou encore faire des sauts inattendus. «Dans 15 ans, peut-être; dans 50 ans surement», lance-t-il.
En tout cas, son équipe montréalaise occupera bientôt de nouveaux locaux de recherche. En faisant visiter le chantier au journaliste de Forum, il explique que l'Université de Montréal et l'École d'optométrie ont bien compris ses besoins en matière de développement. «Je suis bien servi par l'établissement et l'équipe de chercheurs présente à l'école est dynamique et en pleine croissance», affirme le chercheur régulièrement sollicité par d'autres centres.
La nature recycle
Diplômé de l'UdeM en pharmacie en 1994, puis en pharmacologie (2000), Jean-François Bouchard a poursuivi des recherches postdoctorales à l'Institut et hôpital neurologiques de Montréal. Il a publié dans des revues de haut calibre dont le Journal of Neurosciences, le British Journal of Pharmacology, le Journal of Neurochemistry et Circulation Research.
C'est au cours de ses études doctorales qu'il a eu l'idée d'utiliser des cellules souches pour permettre l'autorégénération de la rétine. «Je me suis dit que ce qui fonctionnait dans le système nerveux avec la moelle épinière devrait fonctionner dans l'œil avec le système visuel. La nature a tendance à répliquer ses bonnes idées», dit-il en souriant.
Depuis son installation à l'École d'optométrie en 2004, Jean-François Bouchard fait de l'enseignement – il est chargé du volet thérapeutique du cours Pharmacologie oculaire – et de la recherche. Il est financé entre autres par les Instituts de recherche en santé du Canada, le Fonds de recherche sur la nature et les technologies du Québec et le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada.
M. Bouchard donnait un aperçu de ses recherches au 7e Symposium universitaire canadien en optométrie, tenu du 3 au 5 décembre au centre-ville de Montréal. Cette rencontre réunissait des spécialistes canadiens de l'optométrie à l'occasion du 100e anniversaire de l'école montréalaise.
Mathieu-Robert Sauvé
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