Pourquoi les oiseaux se nourrissent-ils en bandes?

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Au cours de leur migration, plus de 2,5 millions de bécasseaux semipalmés se rassemblent pour s’alimenter sur les rives de la baie de Fundy. (Photo : Claude Nadeau)À la fin de l'été, des groupes de plusieurs centaines de milliers de bécasseaux semipalmés se rassemblent sur les rives de la baie de Fundy, au Nouveau-Brunswick. C'est une halte alimentaire obligée avant d'entreprendre la dernière étape de leur migration, qui les mène de l'Arctique canadien à l'Amérique du Sud. Au total, quelque 2,5 millions d'oiseaux se seront arrêtés à cet endroit pendant la saison migratoire.

Chaque été depuis 2004, Guy Beauchamp, biologiste de formation et statisticien à la Faculté de médecine vétérinaire de l'Université de Montréal, passe trois semaines de ses vacances à examiner ces oiseaux. Il ne se rend pas sur place que pour admirer les ballets aériens des bécasseaux, mais surtout pour observer leur comportement alimentaire. Dans le cadre d'une étude avec le professeur Graeme Ruxton, de l'Université de Glasgow, il a méticuleusement répertorié le temps que ces oiseaux consacrent à se nourrir et à surveiller les prédateurs lorsqu'ils sont au sol. Ces observations, réalisées à titre de chercheur indépendant, visent à déterminer les avantages pour les bécasseaux de s'alimenter en groupe plutôt qu'isolément.

Plus de temps pour la détection

«On attribue deux avantages au grégarisme chez les oiseaux, soit de meilleures chances de trouver de la nourriture et une protection accrue contre les prédateurs, précise le chercheur. La protection contre les prédateurs peut pour sa part s'opérer de deux façons: en permettant à l'individu de se fondre dans le groupe – ce qui est appelé “dilution du risque” – et en maximisant la détection des prédateurs.»

Les bécasseaux se rassemblent en sous-groupes de 50 à 1000 individus pour se nourrir de crustacés enfouis dans la vasière à marée basse. Un oiseau peut en dévorer jusqu'à 20 000 par jour et son poids va doubler pendant la quinzaine de jours de sa halte.

L'environnement où s'alimentent les bécasseaux à ceci de particulier que les prédateurs − essentiellement des faucons − attaquent toujours du même côté, c'est-à-dire depuis le rivage. Cet élément crée donc un contexte où la dilution du risque n'est pas la même pour tous puisque les individus situés de ce côté sont plus exposés que ceux du centre ou ceux du côté de la mer.

L'observation montre que les oiseaux les plus exposés au risque picorent en moyenne 35 fois à la minute comparativement à une quarantaine de fois pour les autres. En deux minutes, les premiers auront avalé six proies alors que ceux qui sont situés au centre ou du côté de la mer en auront capturé sept. «Cela peut sembler minime, mais la différence est très importante au bout d'une journée», affirme Guy Beauchamp.

Si les oiseaux moins bien protégés par le groupe picorent moins, c'est qu'ils accordent plus de temps à la surveillance. «Cela nous révèle que la dilution du risque opère donc très bien dans les groupes de bécasseaux», en conclut le chercheur, pour qui ce constat peut aussi s'appliquer aux autres espèces grégaires.

Groupe et longévité

Que ce soit pour trouver de la nourriture ou pour se protéger des prédateurs, les avantages de la vie en groupe devraient logiquement se traduire par une longévité accrue chez les espèces où la sélection naturelle a retenu ce type de comportement. C'est là un autre aspect que Guy Beauchamp a voulu vérifier.

Cette fois, il a analysé les registres de 421 espèces d'oiseaux d'Amérique du Nord (sur un total estimé à environ 700) fournissant des données sur le type d'alimentation, la taille de l'oiseau, la taille maximale de son groupe, la migration, l'âge à la première reproduction et la durée de la vie.

Contrairement aux attentes, il n'y a pas de corrélation positive entre la taille du groupe et la longévité. Voici deux exemples situés aux extrémités de l'échantillon: le phalarope à bec étroit, une espèce des milieux aquatiques subarctiques, peut constituer des groupes allant jusqu'à deux millions d'individus, mais il ne vit que cinq ans, alors que l'albatros de Laysan, au nord d'Hawaii, vit en groupe d'une dizaine d'oiseaux et peut atteindre l'âge vénérable de 51 ans! Quant au bécasseau semipalmé, qui est de la taille d'un moineau, il peut vivre jusqu'à 25 ans.

Ce sont en fait les espèces aquatiques qui effectuent de longues migrations et qui ne font pas partie de l'ordre des passereaux (qui regroupe près de la moitié des espèces) qui vivent le plus longtemps.

«Les biologistes ont probablement surestimé l'effet de la vie en groupe sur la longévité, déclare le chercheur. Et l'on a sans doute sous-estimé les inconvénients de ce mode de vie comme la compétition plus féroce pour la nourriture et la possible transmission de parasites. Pour ce qui est des espèces qui ne vivent pas en groupe, elles ont peut-être adopté des stratégies d'évitement des prédateurs en choisissant des périodes et des lieux d'alimentation plus sécuritaires.»

Pour Guy Beauchamp, ces résultats ne contredisent pas les avantages qu'il peut y avoir à se nourrir en groupe, mais indiquent que plusieurs autres facteurs entrent en jeu dans l'établissement de la longévité.

Daniel Baril


 

Des groupes multiespèces

Si les bécasseaux semipalmés constituent l'espèce largement majoritaire dans les rassemblements d'oiseaux de la baie de Fundy, on trouve également parmi eux d'autres espèces de bécasseaux ainsi que des pluviers.

Les regroupements interspécifiques d'oiseaux ne sont pas rares et Guy Beauchamp s'est demandé quels étaient les avantages associés à ce comportement, tant pour l'espèce qui en accepte une autre que pour celle qui est reçue. Son hypothèse était que les espèces plus vulnérables aux prédateurs devaient avoir tendance à s'immiscer plus souvent dans les groupes d'autres espèces afin de bénéficier de leur protection.

C'est effectivement ce qu'a confirmé une méta-analyse effectuée à partir de 191 études portant sur diverses espèces réparties sur l'ensemble de la planète. «Les espèces qui se joignent à d'autres sont surtout des insectivores de petite taille, elles sont moins vigilantes et présentent plus de critères de risque; elles dénichent plus de nourriture que les espèces solitaires en bénéficiant de la surveillance des autres», précise le chercheur.

Quant aux espèces hôtes, elles ne semblent retirer aucun avantage de la présence de ces intrus, si ce n'est la possible détection de prédateurs par des moyens plus diversifiés, mais elles n'en subissent aucun inconvénient non plus. Ce serait donc un exemple typique de commensalisme, estime Guy Beauchamp.

D.B.

 

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