L'humanité connaitra-t-elle l'immortalité? «Je ne le crois pas, répond la sociologue Céline Lafontaine, auteure de La société postmortelle, parue l'an dernier aux Éditions du Seuil et en lice pour l'un des Prix littéraires du Gouverneur général du Canada. Pour moi, il n'y a pas plus de raisons de croire à l'immortalité qu'à la résurrection du Christ.»
L'immortalité est pourtant à la base du mouvement transhumaniste, qui réunit environ 6000 personnes en Occident (dont 350 au Canada). Selon l'Association transhumaniste mondiale, le transhumanisme veut «surmonter nos limites biologiques par les progrès technologiques». Ses adeptes cherchent à «développer les possibilités techniques afin que les gens vivent plus longtemps et en santé tout en augmentant leurs capacités intellectuelles, physiques et émotionnelles».
Le transhumanisme n'est pas une religion, mais s'appuie sur des croyances qui sont actuellement sans fondement, commente la professeure Lafontaine au cours d'un entretien téléphonique depuis Nantes, en France, où elle poursuit sa réflexion sur l'influence de la science dans la société. Les limites physiques du corps humain, d'après les connaissances actuelles, ne devraient pas dépasser 120 ans.
«Les transhumanistes ne sont pas des fous, précise le journaliste Antoine Robitaille, qui a assisté à l'un de leurs congrès en 2004, à Toronto, pour les besoins d'un livre paru en 2007 aux Éditions du Boréal, Le nouvel homme nouveau. Plusieurs sont des scientifiques crédibles employés par de grandes universités ou à la tête d'équipes de recherche subventionnées.»
Il cite en exemple le spécialiste des nanotechnologies et administrateur du Massachusetts Institute of Technology, l'Américain Raymond Kurzweil, et le Britannique Audrey de Grey, titulaire d'un doctorat de l'Université de Cambridge. Le premier estime que la médecine de l'avenir ne se limitera pas aux maladies quand les symptômes apparaitront mais aura vaincu le processus de vieillissement. Le second a lancé en 2003 le concours de la souris Mathusalem, destiné à encourager la lutte contre les outrages du temps. Le but: faire vivre une souris de laboratoire le plus longtemps possible.
La cryonie et la survie du cerveau dans des machines seraient donc une chimère technologique? «D'un point de vue sociologique, la popularité de ces idées et les sommes colossales investies dans ces travaux de recherche, tout le combat acharné contre la mort mérite qu'on s'y arrête, car ça en dit beaucoup sur nous-mêmes», mentionne Mme Lafontaine.
Antoine Robitaille abonde dans le même sens. «On n'a qu'à regarder les annonces de produits antirides pour constater que nous sommes déjà dans une sorte de transhumanisme. L'animatrice et auteure Janette Bertrand disait à la télévision l'autre jour qu'elle se sentait encore jeune à 83 ans. Certains idéaux transhumanistes font partie de notre quotidien.»
Si l'on peut en rire, un réel danger guette pourtant, poursuit la sociologue. Celui d'appuyer les utopies sur des faits scientifiques. «Cela s'appelle le scientisme», dit-elle, faisant référence à ce courant né au 18e siècle et voulant «organiser scientifiquement l'humanité», selon Ernest Renan.
L'allongement de l'espérance de la vie humaine – environ 30 ans, en moyenne, depuis la Seconde Guerre mondiale – n'est pas, rappelle-t-elle, principalement dû à la médecine moderne. «Ce sont la diminution de la mortalité infantile, les mesures d'hygiène et une meilleure alimentation qui sont les principaux responsables de ce phénomène.»
Certains chercheurs sont certainement des transhumanistes qui s'ignorent. Le biologiste français Jean Rostand, notamment, disait à la fin de sa vie: «Si l'on avait consacré aux recherches en biologie toutes les sommes affectées aux budgets militaires de tous les pays, la question de l'immortalité ou au moins de la jouvence éternelle serait déjà réglée.»
Mathieu-Robert Sauvé
À lire aussi
- Céline Lafontaine, La société postmortelle, Paris, Éditions du Seuil, 2008.
En baladodiffusion
- Le futur de la mort - L'après-midi porte conseil, Radio-Canada (Durée 8 min 28 s)
