Google s'amène à Montréal pour photographier ses rues. Michael Naimark prône la vigilance.
D'ici quelques semaines, plus ou moins à notre insu, des camionnettes surmontées de caméras enregistreront des images interactives − et à 360 degrés − de Montréal. Ces photos viendront bientôt enrichir la nouvelle fonction Street View de Google Map. Comme les citoyens de la plupart des grandes villes du monde, les Montréalais disposeront ainsi d'une représentation animée des rues de leur ville sur Internet (la movie map), avec vision panoramique et prises de vue au niveau du sol.
Professeur et chercheur associé à l'Université de Southern California, artiste du multimédia dont les œuvres figurent dans les collections permanentes de plusieurs musées, Michael Naimark est l'un des inventeurs de la movie map. Re-connu pour son rôle de premier plan dans la création de laboratoires prestigieux tels l'Interval Research à San Francisco et le Media Lab du Massachusetts Institute of Technology, à Boston, ce pionnier des médias numériques est spécialisé dans le cinéma de terrain, les systèmes interactifs et les projections immersives. Il était à l'École de design industriel de l'UdeM le 18 mars pour donner une conférence.
SketchUp, Flickr Maps, Panoramio: grâce à une multitude de logiciels, il est désormais possible de se balader dans Google Earth parmi des immeubles en 3D, d'y ajouter ses propres photos de voyage ou encore des documents d'archives. Au cours de sa communication, le professeur Naimark a interrogé ces nouvelles représentations du réel, tellement spectaculaires qu'on a parfois l'impression d'être sur place. Mais, bien sûr, il s'agit d'une illusion.
En entrevue, M. Naimark a émis l'hypothèse que l'utilisation de Google Earth constituait également une sorte d'«entrainement visuel» qui influerait sur notre conscience. «Je me suis rendu compte, dit-il, qu'il est assez aisé pour moi de m'imaginer le soir flottant au-dessus de mon lit. Autrement dit, avec ce nouvel apprentissage, je ne suis pas très loin du voyage astral.»
Le recours aux dernières technologies comporte cependant des aspects un peu moins psychédéliques. Qu'en est-il, par exemple, du droit à la vie privée? Depuis l'apparition de Street View il y a deux ans, des voix se sont élevées un peu partout pour dénoncer les «caméras-espions» de Google Earth. Récemment sur le Net, quelqu'un rapportait qu'une femme y avait été vue entrant dans une clinique de dépistage du sida! Dans le Daily Mail de Londres, le 11 juillet dernier, un article publié à la une s'insurgeait contre les fameuses camionnettes qui photographiaient «chaque porte d'entrée» de la capitale anglaise, une incursion grossière dans la vie privée, déplorait le journal et un outil précieux pour tous les cambrioleurs du pays.
«Il importe de rester vigilant, admet M. Naimark, car les nouvelles technologies touchent réellement et profondément chacun de nous sur cette planète. En tant qu'artiste, je me sens directement interpelé pour faire en sorte que ces instruments puissants capables d'exercer une influence sur la conscience humaine ne restent pas dans les seules mains des publicitaires, des militaires et des sectes.»
Né en 1952, M. Naimark a assisté à l'apparition de la caméra Super-8. Il a grandi avec les premières campagnes présidentielles télévisées et les images de l'assassinat de John F. Kennedy. Il est aussi un produit de la Californie des années 70, celle du Whole Earth Catalogue et du Do It de Jerry Rubin.
L'un de ses souvenirs les plus marquants concerne sa visite à Montréal à l'occasion d'Expo 67. Il avait 15 ans. Il se rappelle encore sa fascination devant les expériences cinématographiques du pavillon Le labyrinthe de l'Office national du film du Canada avec ses projections simultanées et ses écrans multiples. Il avait également été très impressionné par le film Kinoautomat, de Raduz Çinçera, projeté au pavillon tchèque dans ce qui était alors présenté comme «la première salle de cinéma interactif» du monde.
«Durant Expo 67, raconte-t-il, les spectateurs de Kinoautomat disposaient d'un bouton pour faire évoluer le film dans telle ou telle direction, ce qui devait bien sûr modifier le dénouement de l'histoire. Cependant, quand je suis allé rencontrer M. Çinçera à Prague, 31 ans plus tard, en 1998, je me suis rendu compte que cet innovateur était aussi un farceur. Il avait conçu son système de telle façon que, quel que soit le choix effectué, le résultat restait le même. Comme il me l'a expliqué, avec ce projet il avait délibérément fait la satire d'un système politique, celui de son pays, où tout le monde pouvait voter sans que cela ait la moindre incidence sur l'issue de l'élection. Aussi, la beauté de ce projet ne résidait pas tant dans l'interactivité que dans l'illusion de l'interactivité.»
Utopie ou dystopie? L'été prochain, à la foire Ars Electronica de Linz, en Autriche, M. Naimark disposera de son propre objet futuriste pour exprimer sa vision du monde. Directeur du projet «80 +1: A Global Journey», il a mis au point un voyage virtuel autour du monde, une recréation électronique du voyage imaginé par Jules Verne dans son célèbre ouvrage Le tour du monde en 80 jours, publié en 1873.
Du 18 juin au 6 septembre, un écran panoramique sur la grand-place de Linz diffusera, à l'occasion des manifestations culturelles destinées à souligner le statut de capitale européenne de la culture de la ville autrichienne en 2009, l'aventure virtuelle en provenance de 20 endroits sur terre. Ailleurs dans la ville, on pourra assister à des projections en temps réel. Ainsi une cloche se fera entendre chaque fois que, dans une communauté du Mali, les femmes actionneront la manivelle de l'unique puits du village. Il y aura une vingtaine de thèmes abordés par les participants à propos de l'avenir de notre planète. Cela dans l'esprit de Jules Verne, pour qui «tout ce qu'un homme est capable d'imaginer, d'autres hommes sont capables de le réaliser».
Hélène de Billy
Collaboration spéciale
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