Pour Isabelle Thomas-Maret, la reconstruction en Haïti doit se faire en concertation avec les acteurs locaux et les habitants de Port-au-Prince et des zones détruites. «Il faut, le plus possible, que les élus et les urbanistes haïtiens prennent en compte les besoins de la population locale dans leur plan de reconstruction. Il ne faut pas commettre l'erreur de parachuter un groupe d'experts internationaux qui imposeraient leur façon de voir sans tenir compte de l'expertise des Haïtiens.»
La chercheuse et urbaniste sait de quoi elle parle. Cette spécialiste de la reconstruction des villes après une catastrophe naturelle vivait à La Nouvelle-Orléans quand a frappé l'ouragan Katrina, le 29 aout 2005. Considéré comme le plus puissant de l'histoire des États-Unis (et la plus couteuse catastrophe naturelle du pays), il a causé la mort de 1836 personnes, sans oublier les très nombreux disparus, et plongé La Nouvelle-Orléans et la Louisiane dans la plus grande désolation.
Or, cinq ans après le désastre, un plan de reconstruction vient d'être adopté par les citoyens et les élus. Il prévoit, par exemple, que la construction résidentielle sera limitée dans certains quartiers à risque. Ce plan arrive après un long processus participatif qui a suivi un premier rapport très mal reçu par la population et rédigé... par un comité externe.
C'est précisément cette expérience qu'il ne faut pas reproduire en Haïti, selon elle. «Après qu'on aura relogé temporairement les habitants et reconstruit les réseaux de base – eau, électricité, égouts –, je crois qu'il conviendra de ne pas précipiter les décisions en matière de reconstruction, sinon les erreurs seront ensuite difficiles à corriger.»
Bien sûr, le tremblement de terre a jeté à la rue un million et demi de personnes, qui errent depuis le 12 janvier dans la capitale et les villes voisines. Pourtant, certaines solutions d'urgence sont envisageables. On pourrait ainsi aménager des parcs d'habitations temporaires adaptées aux aléas locaux. On a mis en place de tels ensembles à La Nouvelle-Orléans et même en Floride, où l'ouragan Andrew a soufflé en 1992. Et il faut saisir l'occasion, après une crise, de rebâtir le milieu urbain sur de nouvelles bases, estime Mme Thomas-Maret. Des communautés au Mexique et au Honduras sont bien préparées, au quotidien, à faire face à des risques majeurs. Et, à Mexico, le quartier de Tlateloclo serait un modèle de reconstruction viable.
Sans vouloir jeter la pierre aux dirigeants locaux, Mme Thomas-Maret croit que Port-au-Prince aurait dû entre autres posséder un plan d'urgence lié aux possibilités d'un séisme. Cela aurait peut-être réduit l'ampleur du drame. Mais elle signale que toute ville devrait être pensée en fonction de son «développement durable», ce qui implique forcément des stratégies destinées à protéger la population en cas de catastrophe naturelle.
«Cela dit, même à la Nouvelle-Orléans, ni le schéma d'aménagement ni le plan d'urbanisme ne prenaient vraiment en compte les aléas et vulnérabilités du territoire. Trois semaines avant l'ouragan, je me souviens d'avoir discuté avec un hydrologue des possibilités techniques d'une rupture de digue. Sa modélisation prévoyait très clairement ce qui est arrivé.
«Aux premiers signes de la tempête, nous n'étions pas très inquiets, relate la sinistrée, devenue professeure à la Faculté de l'aménagement de l'Université de Montréal en 2007. Même les autorités n'avaient pas exigé l'évacuation de la ville puisque l'ouragan semblait dévier de sa trajectoire. Quand la menace s'est précisée, avec mon conjoint et notre fils de deux ans, nous avons choisi de nous réfugier dans un hôtel du centre-ville, le Monteleon, au lieu de fuir, car il était trop tard.»
Le départ de l'hôtel, cinq jours plus tard, relève du scénario hollywoodien. Alors que toutes les réserves d'eau potable de l'hôtel sont à sec et que les téléphones cellulaires ont épuisé leurs piles, l'information circule qu'on peut se frayer un chemin pour sortir de la ville. Neuf personnes s'entasseront dans la voiture du couple, qui devra même laisser le siège de bébé au bord de la route pour gagner de la place.
La reconstruction de l'intérieur
Mme Thomas-Maret a pris part au processus de reconstruction à titre de chercheuse et de consultante auprès de la ville afin d'aider à la définition des enjeux et des besoins. Comme universitaire, elle a su tirer profit de l'expérience et forme maintenant les jeunes urbanistes quant à ces problématiques. À l'UdeM, elle a mis sur pied, notamment, un cours intitulé Aménagement, risques et enjeux urbains, qui plait beaucoup aux étudiants. Ce cours «introduit les risques liés aux catastrophes et aux changements climatiques, leurs enjeux et implications en termes de planification urbaine et territoriale, dans une perspective de développement urbain viable».
Trois étudiants des cycles supérieurs, sous sa direction, se penchent actuellement sur des phénomènes associés à la reconstruction de La Nouvelle-Orléans. Elle y retourne d'ailleurs chaque année pour y mener des recherches. «C'est un véritable laboratoire à ciel ouvert, dit-elle. J'ai connu La Nouvelle-Orléans avant, pendant et après Katrina. Je suis donc en bonne position pour observer le concept de reconstruction urbaine durable.»
Et elle déplore que peu de villes disposent d'un plan d'urgence visant à atténuer l'impact d'une catastrophe naturelle. Il n'est certainement pas très stimulant, pour les élus municipaux, de se préparer au pire.
Mathieu-Robert Sauvé
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