Une vingtaine de collaborateurs en milieu hospitalier de Médecins du monde Canada en Haïti manquent encore à l'appel, mais les 21 employés des bureaux sont sains et saufs. «Nous sommes sans nouvelles d'une partie de notre personnel et cela nous inquiète, bien sûr. En Haïti, tout le monde est touché, directement ou non, par la tragédie. Mais on sent déjà que la vie reprend son cours», dit le Dr Nicolas Bergeron, président de l'organisation, qui était sur place du 26 au 31 janvier.
Le professeur adjoint de clinique au Département de psychiatrie de l'Université de Montréal et chef du service de consultation-liaison (psychiatrie) du CHUM a pu constater l'étendue des besoins en matière de soutien psychologique de première ligne. «Il y a beaucoup à faire; on s'attend à ce que presque toute une génération présente des séquelles post-traumatiques. Mais actuellement, le meilleur réconfort qu'on puisse apporter à la population, c'est de l'eau et des vivres... C'est très important pour la récupération mentale de pouvoir au moins satisfaire ses besoins vitaux.»
Cela dit, la résilience des Haïtiens semble prendre le dessus. On voit des enfants sourire dans la rue. «Je m'attendais à respirer partout une odeur de cadavres. Honnêtement, je ne l'ai pas sentie. Par contre, il y avait une odeur d'urine. Et, au risque de choquer, je dois avouer que ça m'a réconforté. Cette odeur, c'est celle de la vie. Les gens ont accès à de l'eau et boivent. C'est toujours ça de pris.»
Médecins du Monde Canada est présente en Haïti depuis 1996 avec des programmes de prévention du sida, de réduction de la violence faite aux femmes et de sensibilisation à la malnutrition. Le Dr Bergeron y est allé à deux reprises pour des missions humanitaires. «Nous travaillons dans un hôpital de Cité-Soleil, un bidonville de 300 000 personnes qui est réputé être le quartier le plus pauvre des Amériques», explique-t-il.
Le voyage éclair du président de la délégation canadienne de Médecins du monde remplissait des objectifs administratifs: soutenir l'équipe, constater l'ampleur des dégâts et évaluer les besoins. Le Dr Bergeron a tout de même participé au travail des volontaires de l'organisation. Il a aidé au transport des patients par exemple. «J'ai aussi tenté d'apporter du soutien au personnel et aux patients. Dans des situations de crise comme celle-là, on doit faire beaucoup d'écoute active.»
Auprès des patients, son expérience à titre de psychiatre affecté à la clinique de la douleur du CHUM a été utile. «Ici, je m'occupe principalement de grands brulés, indique-t-il dans son bureau de l'Hôtel-Dieu. Je vois des personnes qui doivent être amputées. Cela demande une approche un peu particulière.»
À Cité-Soleil, un maçon de 23 ans souffrant d'une très profonde lacération au bras refusait de se faire amputer. «Il disait que Dieu lui avait sauvé la vie; il allait lui sauver le bras. J'ai tenté de lui faire comprendre que l'infection gagnerait son membre et atteindrait vite l'épaule s'il persistait à rejeter l'opération.»
Même si l'on est en situation de crise, la procédure de consentement demeure. «Tout le monde a le droit de refuser un traitement», résume le médecin.
Un million pour aider
Les cliniques de Médecins du monde Canada reçoivent actuellement une centaine de patients par jour, sans compter ceux qui se présentent aux cliniques mobiles mises en place au début de février. Grâce à la campagne de financement lancée dans la foulée de la médiatisation du tremblement de terre, l'organisation a obtenu des fonds de l'Agence canadienne de développement international, de particuliers et du gouvernement du Québec pour mettre en route des projets d'aide immédiate. Un million de dollars lui seront versés.
«C'est dur, c'est l'horreur là-bas, souligne ce père de trois enfants. Mais on ne se laisse pas arrêter par notre sensibilité quand on est dans l'action. On travaille pour garder les gens en vie. On est donc dans l'espoir.»
En matière de soins psychiatriques, presque tout est à faire. Dans une entrevue qu'il accordait à La Presse l'an dernier, Nicolas Bergeron mentionnait qu'Haïti ne comptait que 23 psychiatres pour 9,9 millions d'habitants. Comme si ça ne suffisait pas, l'hôpital psychiatrique de Port-au-Prince s'est effondré comme un château de cartes le 12 janvier. Durant son voyage, il a tout de même rencontré trois psychiatres avec lesquels il demeurera en contact.
«Il ne faut pas sous-estimer la capacité de récupération des individus face à une catastrophe, mentionne le Dr Bergeron. Le travail sera colossal, mais on a déjà commencé à former des gens capables d'appliquer des rudiments de l'aide d'urgence.»
Une trentaine de volontaires haïtiens du Québec ont assisté à une séance de formation sur les soins de première ligne avant leur départ pour les Antilles. On espère qu'ils auront un effet multiplicateur sur la population en place.
Mathieu-Robert Sauvé
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