Depuis le séisme en Haïti, Jean-Pierre Chancy héberge trois Haïtiens âgés de 13 à 19 ans. Cinq autres jeunes adultes de 19 à 25 ans ont trouvé refuge chez son oncle et sa tante qui habitent à proximité. Le coordonnateur du sport d'excellence à l'Université de Montréal voit aux préparatifs des repas communautaires de une à deux fois par semaine.
«C'est normal d'aider ma famille, confie l'homme de 50 ans originaire de Port-au-Prince, mais je dois rendre hommage à ma conjointe, Isabelle, qui m'appuie de superbe façon.» Il précise que, dans son pays natal, le concept de la famille est très large. «Ces jeunes sont tous des membres de ma famille», affirme-t-il le sourire aux lèvres.
Forum a voulu rencontrer ces jeunes gens. «Ce ne sera pas facile, lance M. Chancy. Même si je leur propose un bon souper, je ne suis pas certain de pouvoir tous les réunir en même temps.» Au moment de notre passage, un dimanche soir, sept d'entre eux étaient présents : Kenmsya, Safi, Michaël, Keysha, Lionel, Karim et Sarah. Ils sont ses neveux et nièces. La plupart ont vécu le tremblement de terre du 12 janvier et ont été évacués quelques jours après par des avions militaires. Attablés autour de plats savoureux cuisinés par M. Chancy, ils ne semblent pas du tout dépaysés. Et pour cause.
«La majorité d'entre nous sont nés ici, au Québec, mais nous avons tous grandi en Haïti», signale Sarah. Certains poursuivaient même des études à Montréal. C'est le cas de son frère Karim, qui étudie au collège Jean-de-Brébeuf depuis un an et demi. «J'étais retourné voir ma famille pendant les vacances de Noël, raconte-t-il. Quand le séisme s'est produit, j'étais sous la douche. Le miroir de la salle de bain est tombé. J'ai eu peur. Je ne savais pas ce qui se passait.»
Même son de cloche du côté de Kenmsya, qui a mis un certain temps à réaliser l'ampleur de la catastrophe. «Lorsque je suis sortie et que j'ai vu les gens qui couraient dans les rues, j'ai compris qu'il s'était passé quelque chose de grave», dit-elle.
À Montréal, Jean-Pierre Chancy a été alerté par un ami. Il a aussitôt allumé la télé et appelé sa mère. «Par chance, je l'ai tout de suite jointe et elle m'a confirmé que tous les membres de notre famille étaient sains et saufs. Puis la ligne a été coupée... J'étais inquiet mais rassuré de lui avoir parlé.»
Fuir Duvalier
Jean-Pierre Chancy est né en Haïti et a émigré au Québec en 1967 avec ses parents à l'âge de six ans. «Pour des raisons politiques, indique-t-il. Mon père, un intellectuel connu opposé à Jean-Claude Duvalier, avait fait de la prison en 1963. Deux ans plus tard, sa vie était toujours menacée et la nôtre aussi. On a donc dû fuir comme plusieurs membres de notre famille et des amis l'ont fait à cette époque. On a immigré au Québec, où mon grand-père paternel était déjà installé.»
Titulaire d'un baccalauréat en éducation physique de l'Université de Montréal (1982), Jean-Pierre Chancy devient entraineur et responsable de l'équipe féminine de volleyball des Carabins en 1989. C'est à cette époque que l'actuel coordonnateur du sport d'excellence y rencontre sa future conjointe, Isabelle Bastien, une Québécoise diplômée en criminologie de l'UdeM. Aujourd'hui, ils sont les parents de deux enfants, Gabriel et Maxime, respectivement âgés de 14 et de 12 ans.
Au moment du séisme, M. Chancy hébergeait deux neveux. Depuis, il a ouvert la porte de sa maison au fils d'un de ses deux frères vivant en Haïti. L'ainé, Bernard, est ingénieur; l'autre, Michel, est vétérinaire de formation et travaille comme secrétaire d'État à la production animale. Sa mère, qui a été secrétaire d'État à l'alphabétisation sous le premier gouvernement d'Aristide, a aussi occupé pendant trois ans le poste de ministre de la Condition féminine. Âgée de 79 ans, elle est retournée vivre en Haïti au milieu des années 80. Encore active, elle agit aujourd'hui comme conseillère pour son ancienne chef de cabinet, devenue ministre.
Tous les trois ainsi que plusieurs cousins et cousines de Jean-Pierre Chancy sont restés en Haïti pour aider à la reconstruction de leur pays. Mais là-bas l'horreur du séisme se prolonge. Des millions de gens sont toujours totalement démunis et sans aucun moyen de survie. «Le manque de nourriture et les maladies fragilisent l'existence de plus d'un million de personnes alors même que la saison des pluies et les ouragans à venir pourraient constituer des menaces supplémentaires», souligne M. Chancy.
Dans la minidiaspora Chancy, on ne se laisse pas aller au découragement. Certains donnent de leur temps à des organismes communautaires comme la Maison d'Haïti. D'autres étudient ou cherchent du travail. «Il faudra bien payer notre billet de retour», conclut Sarah, qui ne sait toutefois pas trop quand elle pourra rentrer chez elle.
Dominique Nancy
