La mondialisation est immorale parce que les bénéfices ne sont pas équitablement répartis; la crise financière actuelle est aussi une crise morale parce qu’elle est due à la corruption des milieux politique et des affaires. «Nous vivons une crise de civilisation qui est en fait une crise morale, déclare Rodrigue Tremblay, professeur émérite du Département de sciences économiques. Il est immoral de verser des milliards de dollars, payés par les populations, aux entreprises financières.»
Les économistes n’ont pas particulièrement la réputation de se préoccuper du sort de l’humanité. On pourrait croire que l’essai que vient de lancer Rodrigue Tremblay, Le code pour une éthique globale (Éditions Liber, 2009), va à contrecourant des pratiques économiques de l’heure. Mais le professeur s’en défend. «Ma démarche se situe dans la foulée des fondateurs de la science économique, entre autres Adam Smith et David Hume, qui ont tous deux rédigé des ouvrages centrés sur la question éthique et qui se demandaient pourquoi les humains ont un sens moral», souligne-t-il.
Des codes d’une autre époque
La nouveauté de l’approche développée dans cet essai est de faire reposer, du moins en partie, les problèmes politiques et économiques tels les guerres, les génocides, la surpopulation et les pandémies sur des causes morales. «Ce sont des problèmes globaux qui exigent une solution globale basée sur une morale globale», affirme l’économiste.
L’analyse se double d’un code d’éthique en 10 points qui se veut universel. Si le chiffre 10 n’est pas sans rappeler le décalogue, là s’arrête toute comparaison avec la religion. Le code Tremblay est essentiellement humaniste et se définit par opposition aux morales religieuses. S’il reconnait la contribution des religions à l’essor des civilisations, Rodrigue Tremblay estime que «les concepts moraux tirés de la pensée religieuse moyenâgeuse sont fondamentalement inadéquats pour les temps modernes, alors que le monde est de plus en plus intégré et interdépendant, que la planète semble se rétrécir et que les problèmes planétaires requièrent des solutions planétaires, écrit-il. De tels codes moraux relèvent d’une autre époque, quand l’horizon géographique des regroupements humains était bien circonscrit et quand les règles morales de survie étaient plus rudimentaires et plus cruelles.»
Il reproche notamment à ces codes traditionnels leur position ethnocentriste axée sur la morale du groupe et ce qu’on pourrait appeler une «éthique à deux vitesses» selon que la morale concerne l’individu ou le pouvoir politique; la combinaison de ces deux éléments conduit inévitablement aux affrontements. «Il n’y a pas de science ethnique, mais chaque ethnie a en revanche son code moral; il faut tendre à ce que la morale soit aussi universelle que la science, confiait-il à Forum. Cet objectif ne peut être atteint par les religions qui ont échoué à amener l’humanité sous un parapluie universel.»
Pour de nouvelles Lumières
Pour rompre avec la vision héritée d’une autre époque, le monde a besoin d’un renouveau philosophique et moral semblable à celui du Siècle des Lumières. Les principes que propose le professeur pour y arriver sont ceux de la dignité et de l’égalité, du respect de la vie, de la tolérance et de l’ouverture d’esprit, du partage, de l’antiexploitation, de la raison, de l’écologie, de la paix, de la démocratie et de l’éducation.
«Je n’invente rien en avançant ces principes et au moins 80 % des Québécois seront en accord avec eux, reconnait-il. Je propose une nouvelle urne pour un même vin.»
Plus précisément, il cherche à compléter la règle d’or de tous les codes d’éthique – traiter les autres comme on voudrait être traité – en y ajoutant le principe d’empathie, qui est «la capacité de se mettre à la place des autres et à agir en conséquence. C’est ce principe qui est le véritable fondement de l’approche humaniste», soutient-il.
Sur le plan des structures politiques, l’économiste propose un système constitutionnel mondial dont les membres, contrairement aux ambassadeurs onusiens, seraient élus à l’échelle nationale. «L’esprit de l’ONU a été détruit et l’on ne se réfère plus aujourd’hui à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, déplore-t-il. L’organisation mondiale à faire pourrait être à l’image du Parlement européen.»
Cette organisation devrait assurer une meilleure gouvernance mondiale en disposant de pouvoirs exécutoires qui s’appliquent à toutes les nations, quelles que soient leur taille et leur influence.
L’humanisme n’est pas une utopie
Un tel programme est-il réaliste? «L’humanisme n’est pas une utopie, répond Rodrigue Tremblay. Il peut être appliqué avec un peu de bonne volonté et un système d’éducation qui inculquerait aux enfants du monde entier les grands principes du code de l’éthique globale.» Le professeur espère d’ailleurs que son ouvrage servira à la formation des enseignants responsables, dans les écoles du Québec, du cours Éthique et culture religieuse.
La réflexion de Rodrigue Tremblay a valu à son auteur un hommage élogieux de la part de Paul Kurtz, président fondateur du Council for Secular Humanism et instigateur du Humanist Manifesto 2000, qui signe la préface de l’ouvrage.
Daniel Baril
Rodrigue Tremblay, Le code pour une éthique globale, Montréal, Éditions Liber, 2009, 296 p.
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