Aussitôt qu'on aura traversé la crise économique, il y aura une crise énergétique. Voilà la prédiction de Normand Mousseau, professeur au Département de physique et auteur. «Même l'Agence internationale de l'énergie ne cache plus l'imminence de cette crise énergétique. En 2007, elle prédisait que le baril de pétrole ne dépasserait pas 45 $. Dans son rapport de 2008, elle l'annonce plutôt à 100 $ d'ici 2030.
Quant au gaz naturel, son prix doublera. Dans le contexte économique difficile que l'on connait, c'est pour ainsi dire l'annonce d'une crise majeure.»
Après la publication, l'an dernier, de Au bout du pétrole (Éditions MultiMondes), qui brossait un tableau alarmant des réserves pétrolières (voir «Le litre d'essence bientôt à 4,99 $», Forum du 28 avril 2008), Normand Mousseau fait paraitre chez le même éditeur L'avenir du Québec passe par l'indépendance énergétique, un ouvrage qui constitue la réponse aux questions soulevées par le précédent essai. Le 20e siècle a été celui des énergies fossiles, le 21e sera celui des énergies renouvelables. Ou ne sera pas.
«Avec près de 50 % de son énergie provenant de sources renouvelables, le Québec est très bien placé pour résister à la crise annoncée des énergies fossiles, explique l'auteur en entrevue. Il doit cependant effectuer un virage majeur, sans tarder, pour ne pas être pris au dépourvu quand elle éclatera.»
Ce virage doit passer par des politiques fermes destinées à promouvoir le transport en commun, les énergies nouvelles et l'économie d'énergie, et par des mesures punitives contre les grosses cylindrées. Pour Normand Mousseau, les gouvernements font fausse route (sans jeu de mots) en annonçant la construction de ponts, de voies rapides et... presque rien pour le transport en commun. «C'est à pleurer», lance-t-il.
Cinglant, il dénonce les timides initiatives de l'Agence de l'efficacité énergétique du Québec, qui veut atténuer la dépendance aux énergies non renouvelables de 8,5%... avec des programmes volontaires. «Sur 25 000 constructions neuves en 2006, à peine 206 ont tenu compte des critères du programme visant à abaisser les couts de chauffage. On n'arrivera à rien avec de telles mesures, quand on sait que plusieurs pays imposent des règles strictes en matière d'efficacité énergétique.»
Le Grand Plan
Dans son essai de 166 pages, l'auteur propose cinq scénarios, du plus inefficace («on ne fait rien») au plus audacieux, qu'il appelle le Grand Plan. D'ici 15 à 20 ans seulement, ce scénario mènerait la Belle Province à une autosuffisance énergétique en réduisant, au passage, l'émission de gaz à effet de serre. De plus, la mobilisation «diminuerait la dépendance du Québec à l'endroit du pétrole et des automobiles importées, tout en créant de nouveaux revenus par la vente d'énergie propre».
Le Grand Plan se base sur une technologie existante et non sur d'éventuelles innovations comme le solaire photovoltaïque, «une source d'énergie alternative emballante mais dont le déploiement reste encore très couteux». Économies d'énergie, transfert énergétique (on passe, ainsi, du mazout à l'électricité pour le chauffage de nos maisons), investissement dans la biomasse et l'éolien, voitures hybrides, urbanisme renouvelé conçu pour favoriser le transport actif comme la marche et le cyclisme, voilà les ingrédients nécessaires au nouveau Québec indépendant.
Ce projet digne du 21e siècle ne passera pas comme une lettre à la poste, indique l'auteur. «Ce ne sera pas facile, écrit-il en introduction. Nous sommes tous bien installés dans notre confort et nos habitudes et nous ne sommes prêts à les abandonner ou à les troquer, même pour du mieux, que si la démonstration est faite, claire et sans ambiguïté, que c'est la meilleure façon d'assurer à tous – ou à tout le moins à la majorité de la population – un avenir meilleur.»
L'implication du Grand Plan est telle que, sans un porteur de ballon convaincu et convaincant – de la trempe de René Lévesque à l'époque de la nationalisation de l'électricité –, il risque fort de rester lettre morte
Une «stratégie réaliste», pour lui, viserait l'horizon 2020 et passerait par un soutien ambitieux à la recherche et au développement, la détermination de cibles précises (augmenter le prix de l'électricité pour accroitre l'économie d'énergie, par exemple), l'implantation à plus grande échelle des filières éolienne et géothermique, et la mise en œuvre d'un plan de transport actif incluant d'importantes améliorations au système de transport en commun.
Près de 150 entrevues
Pour Normand Mousseau, qui n'exclut pas une plongée dans l'arène politique («chose certaine: pas maintenant», se contente-t-il de dire), l'expérience de Au bout du pétrole a été riche en rebondissements. Accomplissant à l'origine un simple acte de citoyen informé en publiant une espèce de longue lettre ouverte à ses concitoyens, il a été happé par les médias.
Mais Normand Mousseau n'est pas le premier venu (sa formation de scientifique et ses qualités de communicateur ont assuré sa crédibilité auprès du public) et son livre a frappé très fort. La revue de presse de l'éditeur fait état de 147 interventions dans les médias écrits et électroniques au cours de la dernière année, sans compter les nombreuses conférences qu'il a données d'un bout à l'autre du Québec.
Il faut dire que la hausse subite du prix de l'essence à la pompe (atteignant près de 1,50 $ le litre à Montréal) a enflammé l'opinion publique durant plusieurs mois. Les animateurs de tribunes téléphoniques et d'émissions d'affaires publiques, de même que les chroniqueurs de la circulation étaient ravis de pouvoir compter sur un «expert» indépendant, n'ayant pas de cause environnementale ou industrielle à défendre... et qui de plus n'a pas la langue dans sa poche.
«Ç'a été une expérience fort enrichissante. Je crois que les médias font de l'excellent travail dans l'ensemble. Mais je ne pense pas avoir eu beaucoup d'influence sur l'opinion», mentionne en riant ce spécialiste des propriétés structurales et dynamiques des matériaux complexes qui, parallèlement à ses activités de recherche, collabore au site Science on blogue de l'Agence Science-Presse depuis quatre ans.
Mathieu-Robert Sauvé
Normand Mousseau, L'avenir du Québec passe par l'indépendance énergétique, Montréal, Éditions MultiMondes. 2009, 166 p., 24,95 $.
