Nommé récemment à la tête de Vélo Québec Éditions, qui publient entre autres le magazine Québec Science, Pierre Sormany enseigne le journalisme à la Faculté de l'éducation permanente (FEP) de l'Université de Montréal depuis plus de 30 ans. Il lançait cet automne la troisième édition de son livre Le métier de journaliste (Boréal), qui sert de manuel à ses étudiants du Certificat en journalisme et qui est présenté comme un «guide des outils et des pratiques du journalisme au Québec». Forum lui a posé quelques questions.
Comment se porte le journalisme au Québec en 2011?
P.S. Bien et mal. Bien parce qu'on n'a jamais eu autant de bons reportages sur une quantité de sujets. Longtemps négligé, le journalisme d'enquête a retrouvé sa place dans les médias québécois. Mal parce qu'on ferme des salles de rédaction et que les entreprises de presse mettent à pied des journalistes en considérant qu'elles peuvent s'approvisionner en nouvelles grâce aux agences de presse et autres sources d'information.
Les médias traditionnels sont en crise et les journalistes n'ont aucun monopole sur la diffusion de l'information. Même si la télévision s'en sort encore assez bien, les revenus tirés de la publicité dans la presse écrite fondent. Rien n'empêche, aujourd'hui, de grands annonceurs de joindre directement leurs clients potentiels par des courriels ciblés. Ce phénomène oblige les médias à un repositionnement majeur.
A-t-on encore besoin de journalistes?
P.S. Plus que jamais. Nous sommes actuellement submergés d'informations, par Internet, la télé, la radio, etc. Dans cette «infobésité», il est essentiel de pouvoir compter sur des professionnels capables de reconnaitre les éléments significatifs du magma de nouvelles, d'établir des liens, de présenter des analyses, de replacer les faits dans leur contexte, et tout ça dans un vocabulaire accessible. Le journaliste n'est pas celui qui crée l'information. C'est celui qui lui donne un sens.
Les fondements du métier ne changeront pas. Reste à savoir où travailleront les «professionnels de l'information» et comment ils seront rémunérés. On travaillait auparavant pour l'écrit, la radio ou la télé. De plus en plus, ces médias se rejoignent sur Internet et les frontières entre euxs'estompent.
Pourquoi une troisième édition du Métier de journaliste?
P.S. Pour les premiers lecteurs de ce livre, les étudiants des universités, une nouvelle version s'imposait. Sur le plan technique, à la première édition, en 1990, Internet n'existait pour ainsi dire pas et, à la deuxième (2000), Google se mettait timidement en place. Maintenant, en plus de la présence de moteurs de recherche spécialisés, celle de nouveaux réseaux a rendu nécessaire une mise à jour.
D'un point de vue plus général, la crise des médias a fait en sorte que le métier de journaliste doit être mieux compris et expliqué. La crise bancaire de 2008 a touché durement les entreprises de presse américaines. Par exemple, entre 2000 et 2009, le nombre d'employés du Los Angeles Times est passé de 1200 à 500. J'aurais pu rééditer mon livre l'an dernier, mais je sentais qu'il était préférable de laisser la poussière retomber, en espérant que les tendances demeurent pour les 10 prochaines années.
Vous donnez le cours Méthodes journalistiques au Certificat en journalisme de la FEP depuis 1979. L'enseignement du journalisme à l'université est-il utile?
P.S. Oui. L'instinct du bon journaliste, le style et le talent sont des choses qu'on ne transmet pas dans une salle de classe. Mais tout le reste, ça s'apprend. J'ai un grand plaisir à enseigner, et je mets un soin particulier à la correction des travaux.
Plusieurs pensent qu'on ne devrait pas former autant de journalistes quand on sait que le milieu est déjà saturé. Je réponds à cela que l'université n'est pas une fabrique de main-d'œuvre à la solde du marché. Je ne suis pas de ceux qui croient qu'on forme trop d'historiens, de sociologues, de spécialistes des études littéraires.
Il me semble que les habiletés requises en journalisme peuvent être utiles dans de multiples professions. De nos jours, cette capacité d'observer, de mettre en doute, de fouiller, de constituer des liens, de rédiger des synthèses est un atout considérable, que ce soit pour un analyste, un conseiller stratégique ou n'importe quel professionnel appelé à faire de la recherche.
Vous venez de quitter Radio-Canada, où vous dirigiez les émissions d'affaires publiques à la télévision, après avoir diffusé «accidentellement des propos personnels sur l'espace public», selon vos mots. Comment entrevoyez-vous votre nouvelle carrière?
P.S. C'est une nouvelle carrière, mais c'est aussi un retour aux sources. J'ai fait du journalisme scientifique pendant plus de 20 ans, et j'ai beaucoup d'expérience dans le milieu des magazines. J'ai déjà dirigé les revues Québec Science et Commerce. J'ai siégé aux conseils d'administration de Vélomag et de Géo Plein Air... Mais ce qui m'attire dans ce retour au magazine, c'est qu'on y vit un moment charnière, avec l'avènement des tablettes électroniques qui permettent une intégration du magazine et du Web, et nous forcent à penser à une toute nouvelle façon d'organiser l'information. J'y réfléchissais déjà à Radio-Canada, mais la société d'État est une grosse entreprise, difficile à bouger dans un contexte financier serré. Les organisations plus petites possèdent moins de moyens, mais l'espace d'innovation y est ouvert. Il faudra y aller prudemment, mais c'est vraiment un défi exaltant.
Mathieu-Robert Sauvé
Pierre Sormany, Le métier de journaliste, 3e éd. rev. et mise à jour, Montréal, Boréal, 552 p., 29,95 $.
Sur le Web
