Il y a 20 ans, le 4 juin 1989, l'intervention de l'armée chinoise et de ses chars d'assaut à Pékin entraine la mort de centaines, voire de milliers de personnes rassemblées sur la place Tianan men. Les autorités mettent ainsi un terme au mouvement de protestation amorcé deux mois plus tôt par la population.
Inscrit à l'Institut des langues de Pékin pour y apprendre le mandarin, le politologue Loïc Tassé loge à quelques kilomètres de la célèbre place. «Je me souviens d'avoir entendu très clairement le bruit des détonations», relate le sinologue, chargé de cours au Département de science politique de l'UdeM et chercheur au Centre d'études de l'Asie de l'Est.
La veille encore, il avait vu des manifestants s'étendre sur la voie ferrée pour bloquer le passage des convois militaires vers le centre de la capitale. «Les manifestations avaient eu un impact majeur dans tout le pays. Même l'armée était divisée; des soldats transgressaient les ordres; on était au bord de la guerre civile.»
Au cours des mois précédents, Loïc Tassé avait été témoin d'une lente montée des tensions entre les Chinois, pleurant la destitution puis la mort du leader progressiste Hu Yaobang, et les autorités politiques, qui hésitaient entre l'ouverture et la répression. «On le sait aujourd'hui, les manifestations ont été attisées par des réformateurs internes du Parti communiste chinois. Une faction importante de ce parti souhaitait que le pays se tourne vers l'économie de marché.»
À la suite de Zhao Ziyang, qu'on a surnommé le «Gorbatchev chinois» en raison de ses idées progressistes, des ténors du Parti ont en effet voulu pousser le régime à opter pour la démocratisation et l'ouverture économique. Mais une autre faction, probablement plus grande, ne voulait pas en entendre parler. Le secrétaire général Zhao sera limogé par la vieille garde pour avoir refusé de lancer l'armée sur les manifestants et il croupira en prison jusqu'à sa mort, survenue en 2005.
Le temps d'une manifestation
Avant de subir la répression sanglante que l'on sait, la population exprimera une solidarité sans précédent aux étudiants. Loïc Tassé se souvient d'avoir vu des individus amasser des denrées pour les acheminer derrière les barricades. Tout un système de communication avait pris forme de façon clandestine autour de la place de façon que le contact soit maintenu avec les protagonistes. Tous les corps de métiers semblaient appuyer le mouvement de protestation: les chauffeurs de taxi, les avocats, les domestiques. Le peuple chinois, habituellement si stoïque, semblait soudainement prêt à toutes les désobéissances.
«Au départ, les étudiants manifestaient simplement pour obtenir de meilleures conditions de vie, rappelle le politologue. J'ai vu dans quel genre de logement ils vivaient et je trouvais leurs revendications tout à fait justifiées. Mais, rapidement, les manifestations se sont étendues à d'autres grandes villes et les demandes ont largement dépassé celles des étudiants.»
Les Pékinois puis les Chinois de tout le pays ont passé le printemps de 1989 à déambuler le long des grandes artères menant à la Cité interdite. Loïc Tassé revoit en souvenir les gigantesques marées humaines défilant calmement de part et d'autre d'une immense voie de circulation. «Imaginez le boulevard René-Lévesque multiplié par deux, fourmillant de monde.»
L'étudiant ne manque pas l'occasion de se rendre sur la place, où il aperçoit des soldats crier aux étudiants de tenir bon! «J'avais l'impression d'assister à l'histoire en temps réel, commente-t-il. Pour un politologue, c'est inespéré.»
La visite éclair à Pékin du président de l'Union soviétique Mikhaïl Gorbatchev le 18 mai 1989 précipite les choses. Jusqu'à un millier de jeunes entament une grève de la faim visant à mettre de la pression sur les dirigeants. Ceux-ci imposent la loi martiale le 20 mai. Soudainement, le vent tourne. L'État s'apprête à sonner la charge sur une foule désarmée.
L'image la plus spectaculaire du conflit sera vue sur toutes les télévisions le 4 juin suivant: un jeune homme tient tête à une colonne de blindés, parvient à faire stopper un char et grimpe jusqu'à l'écoutille pour entamer un dialogue avec le soldat.
Combien de morts?
Les livres d'histoire demeurent obscurs sur un point: combien de victimes la répression menée dans la nuit du 3 au 4 juin a-t-elle fait? Au Téléjournal de Radio-Canada, on fait état de 7000 morts. Un chiffre difficile à confirmer, car l'armée «aurait tenté de masquer l'étendue du massacre en brulant les corps des victimes dans les fours crématoires de la ville», comme le dit le reporteur Georges Tremel. Selon les hôpitaux, le bilan serait de 1500 victimes. La Croix-Rouge en rapporte 2600, en plus des 10 000 blessés. Pour le gouvernement chinois, le bilan ne dépasse pas... 300 morts.
Vingt ans plus tard, le sinologue pense que la Chine est passée à deux doigts de basculer durant les quelques jours du «printemps de Pékin». Ce qui a fait pencher la balance du côté de la vieille garde, c'est l'opposition de l'establishment du parti, dont les 55 millions d'employés qui craignaient de perdre leur emploi.
Comme la plupart des Occidentaux, Loïc Tassé a été rapatrié au Canada via Hong Kong dans les jours qui ont suivi. De toute façon, il n'y avait pas grand-chose à faire dans une ville où tous les cours avaient été suspendus depuis plusieurs semaines et où l'on avait déporté les étudiants survivants aux quatre coins du pays.
Peu à peu, le discours officiel de l'État chinois a recommencé à être entendu parmi la population. Lorsqu'il aborde le sujet avec un Chinois, dans sa langue, Loïc Tassé laisse entendre qu'il était là, au printemps de 1989. «En général, la conversation s'arrête aussitôt. Les Chinois ne veulent pas en parler. Ils savent que je sais. Ça leur suffit. Je respecte ça.»
Mathieu-Robert Sauvé
