Y a-t-il une langue plus belle qu'une autre? La qualité du français au Québec est-elle pire ou meilleure qu'avant? Les anglicismes menacent-ils le français? Toute réponse catégorique à ce genre de questions risque de donner dans les idées reçues, prévient Benoît Melançon.
«Tout le monde n'a pas une opinion sur l'énergie nucléaire, mais tout le monde a une idée spontanée, forte et arrêtée sur la langue, affirme le directeur du Département des littératures de langue française. Il faut relativiser ces absolus même s'ils ont un fond de vérité.»
C'est ce qu'il compte faire à la conférence intitulée «Cinq idées reçues sur la langue», qu'il prononcera le 4 novembre à la bibliothèque d'Ahuntsic. Cette conférence fait partie du programme des Journées du savoir, organisées par la Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec.
La neige était plus blanche avant
L'une des idées reçues qu'il se plait à récuser veut que la qualité du français au Québec soit à la baisse. «Cette affirmation n'est pas nouvelle. On l'a entendue en 2009, en 2000, en 1950 et en 1900. On la retrouve même dans des textes de la fin du 17e siècle. Si la qualité diminue depuis ce temps, nous devons être rendus bien bas!»
Selon le professeur, il importe de préciser le critère retenu pour évaluer la qualité de la langue. «Dans la publicité des années 50, par exemple, il y a beaucoup plus d'anglicismes que dans celle des années 2000. La même chose vaut pour le vocabulaire technique ou mécanique; nous savons comment nommer les pièces d'un véhicule en français et les premiers lexiques francophones dans ces domaines ont été créés ici. De ce côté, la qualité s'est donc améliorée.»
Une variante de cette même idée reçue est que les jeunes d'aujourd'hui parlent plus mal que ceux d'hier. «C'est comme la neige; elle était plus blanche avant et l'herbe est toujours plus verte chez le voisin, ironise Benoît Melançon. Ça s'est toujours dit et ça vient entre autres du discours des professeurs; eux vieillissent et les étudiants sont du même âge.»
On ne peut pas non plus comparer le niveau moyen du français d'un cégépien d'aujourd'hui avec celui d'un étudiant de collège classique, qui est passé par un filtre sélectif. «Il faut comparer des personnes de même formation et de même rang social», souligne le professeur.
Et, que penser du langage approximatif, entendu tant à l'école que dans la rue, truffé d'expressions comme «genre» ou «tsé», tout aussi universelles que vides de sens? «Le langage approximatif n'est pas particulier au Québec; il s'observe en France tout comme aux États-Unis. Notre inventaire est plus large qu'il l'était et nous savons que certaines formes ne sont pas correctes dans certaines circonstances. Les jeunes ont aussi différents types de langages pour différentes situations. Lorsque j'utilise Twitter, je n'écris pas comme si j'écrivais un livre.»
Une autre idée fausse veut que les emprunts à d'autres langues menacent la pureté de la langue. «Une langue qui change n'est pas menacée; elle évolue, corrige Benoît Melançon. Il est normal de créer des mots nouveaux et d'en importer d'autres. Les langues ne sont pas des essences figées indépendantes du social; elles bougent en fonction du contexte.»
La profusion d'anglicismes dans le français plutôt normatif de France ne l'inquiète donc pas puisque ces anglicismes, à Paris, ne menacent pas le français. «Ici, la menace est réelle, mais à Paris, c'est par snobisme qu'on préfère les raisons sociales anglaises ou que l'on crée des mots comme footing et pressing, qui n'existent pas en anglais.» Ça fait plus standing, quoi!
Et ces emprunts n'ont rien à voir avec le caractère soi-disant plus facile de l'anglais. «Aucune qualité comme “la plus facile'' ou “la plus belle'' n'est propre à une langue, soutient le professeur. S'il y en avait une plus belle, tout le monde la parlerait.»
Langue et nationalisme
Une autre idée reçue que le conférencier compte bien aborder et renverser est l'indissociable lien entre langue et nationalisme. «Presque tout le monde est d'avis que, si l'on défend le français, on défend la nation. Mais la langue est d'abord un outil pour s'exprimer et elle n'est pas nécessairement liée à la nation. Même si la loi 101 a été adoptée dans le contexte de politiques nationalistes, elle n'est pas que nationaliste; elle visait la reconnaissance d'une langue qui n'était pas reconnue à son juste mérite et a favorisé la généralisation de son usage.»
Benoît Melançon convient que ce point de vue est le plus difficile à faire admettre à ses interlocuteurs, dont les réactions ne manquent pas d'être vives et rapides.
Sans chercher à défendre une vision rose de la situation, le professeur Melançon n'a donc pas d'inquiétude particulière à l'égard de l'état du français au Québec. Mais il avoue avoir tout de même ses bêtes noires. Il déteste, par exemple, l'usage du verbe «quitter» sans complément direct. «Dire “Je quitte'' au lieu de “Je quitte le bureau'' pourrait être remplacé par “Je me flush du bureau''. Cette dernière expression ne me dérange pas», déclare-t-il avec l'humour qu'on lui connait.
Une conférence qui risque donc de ne laisser personne indifférent.
Daniel Baril
Conférence publique, mercredi le 4 novembre à 12 h 30
- Cinq idées reçues sur la langue (au Québec)
Bibliothèque d’Ahuntsic
10300, rue Lajeunesse
Montréal (Québec) H3L 2E5
Sur le Web

