«J'ai eu la chance d'avoir des parents qui m'ont laissé regarder la télévision, et certains de mes beaux souvenirs d'enfance y sont rattachés. Je suis encore aujourd'hui très intéressé par les séries télévisées», lance Daniel Weinstock, professeur de philosophie et directeur fondateur du Centre de recherche en éthique de l'Université de Montréal (CREUM).
D'aussi loin qu'il se souvienne, M. Weinstock réglait son humeur sur celle d'Hercule, le samedi matin à 6 h 30. Il a suivi les exploits de tous les superhéros, ce qui ne l'empêchait pas de réfléchir. Le jeune homme a compris que, sous leurs habits de carnaval, certains personnages de dessins animés, comme Batman, posaient à leur façon des questions éthiques liées au bien et au mal. Même Bob l'éponge, que ses enfants adorent, a des vertus à ses yeux. «J'ai regardé l'autre jour un épisode où il était question de procrastination. C'était très bien mené.»
Cette sortie du placard de l'éminent philosophe, dont le milieu est constitué de «personnes fières de dire qu'elles ne regardent pas la télé, voire qu'elles n'ont pas de téléviseur» selon ses mots, a de quoi surprendre. Il persiste et signe devant le journaliste de Forum. «La télé est le plus souvent critiquée par les gens qui ne la regardent pas, affirme-t-il. Ils estiment que la télévision est un art mineur, sinon carrément nocif.»
Avec le Dr Marc Zaffran, professeur invité au CREUM et auteur d'une quarantaine d'ouvrages sous le pseudonyme de Martin Winckler, il prononcera le 4 novembre une conférence sur «les richesses cachées des séries télévisées» à l'occasion des Journées du savoir. Le tandem, reçu dans le studio de radio de Forum pour l'émission Regards croisés, prépare aux sceptiques une démonstration étonnante des bienfaits de la télévision.
«La télévision est un kiosque à journaux, une librairie. On y trouve de tout, dont d'excellentes choses pour qui sait choisir», reprend Marc Zaffran, qui laisse lui aussi ses enfants (il en a huit) disposer de la télécommande.
Roméo et Juliette au Texas
Les bonnes séries américaines – Law and Order, House M.D., Mad Men, ER et, plus récemment, Better Off Ted – font réfléchir les téléspectateurs, stimulent les débats dans les familles et jouent ainsi un rôle pédagogique auprès de centaines de millions de personnes. Ce phénomène mérite à lui seul qu'on s'y arrête, estiment les chercheurs. «Il ne s'agit pas d'un simple produit de consommation. Ce sont des œuvres narratives à part entière qui, à l'égal de la littérature, du cinéma, du théâtre et de la bande dessinée, jettent un regard critique sur le monde», dit le texte de présentation de leur conférence.
«Contrairement au cinéma, les téléséries abordent les questions d'actualité sur le vif. On peut scénariser et tourner un épisode en un mois, alors que ça prendrait trois ans au cinéma», dit M. Weinstock. Il en veut pour preuve le premier épisode d'une nouvelle série qui s'interroge sur le traitement légal de la torture. La série West Wing, sur la garde rapprochée du président américain, avait ainsi créé de toutes pièces une crise interne due à des actes terroristes à la suite des événements du 11 septembre.
Ce reflet de la société et de ses préoccupations ne date pas d'hier. La première grande série de qualité de la télévision américaine, The Defenders, a traité de l'avortement dès les années 50. Quant à Dallas, souvent présentée comme une apologie un peu niaise du mode de vie de nos voisins du Sud, elle trouve grâce aux yeux de Marc Zaffran. «À l'origine, il s'agissait de refaire le drame de Roméo et Juliette chez les pétroliers texans. Les scénaristes hollywoodiens faisaient la satire des milieux les plus riches de la société américaine. Un des personnages principaux, J.R., était dépeint comme un manipulateur, un salopard qui battait sa femme. C'est l'une des séries les plus méconnues et mal comprises de la télé américaine», commente-t-il.
Aujourd'hui, les plus grands partisans de la télévision craignent pour sa survie comme média de masse, car plusieurs jeunes la délaissent au profit de l'ordinateur. Mais ce changement d'habitude technologique n'inquiète pas nos téléphages. «Les séries demeurent accessibles sur disque, et cela simplifie l'écoute, signale M. Zaffran. La seule différence, c'est que tous ne regardent pas la même émission en même temps. Il n'y a pas si longtemps, le jeudi soir était consacré aux grandes séries et les péripéties des personnages alimentaient les discussions de bureau le lendemain.»
Mâle et télé d'ici
Leur présentation portera principalement sur les grandes séries américaines, mais les chercheurs s'intéressent aussi aux produits locaux. Ils venaient de visionner en rafale Minuit, le soir et Les invincibles. Un visionnement qui a suscité beaucoup d'intérêt. «Minuit, le soir aborde avec sensibilité et humour des situations qui nous plongent dans des interrogations sur les rapports amoureux, la fraternité, la société, la justice. Tout ça en suivant la petite histoire d'une boite de nuit», s'étonne M. Zaffran.
Daniel Weinstock approuve, mais pour lui la fiction québécoise présente une interrogation constante supplémentaire: la masculinité. «Il semble y avoir une sensibilité culturelle spécifique ici qui pose la question de l'homme dans la société, de ses rapports avec les femmes. Le désespoir n'est pas masculin, mais l'homme incarne bien le désespoir. On ne voit pas cela ailleurs.»
Dans les séries françaises, par exemple, soutient M. Zaffran, les héros masculins sont le plus souvent taillés d'une pièce, unidimensionnels. Par le fait même, ils soulèvent moins de questions existentielles.
Ceux qui ne pourront se rendre à la Grande Bibliothèque pour la présentation de MM. Weinstock et Zaffran peuvent entendre leurs échanges en baladodiffusion sur le site du CREUM, à l'émission Éthique en séries. Les auditeurs peuvent également écouter Regards croisés sur le site UdeMNouvelles.
Mathieu-Robert Sauvé
Conférence publique, mercredi le 4 novembre à 12 h
Les richesses cachées des séries télé
Grande Bibliothèque
475, boulevard De Maisonneuve Est
Montréal (Québec) H2L 5C4
En baladodiffusion
- Éthique en série
- La richesse cachée des séries télévisées américaines - Regards croisés (Durée : 15 min 42 s)
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