À la recherche de la conscience

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Laurent Descarries Descartes situait le centre de la conscience dans la glande pinéale. Mais, pour le philosophe, cette glande ne produisait pas la conscience : elle était plutôt le point d’ancrage de l’âme dans le corps. Conscience et âme ne faisaient qu’un et c’est l’âme qui produisait les émotions.

Pour la neurologie moderne, il n’existe aucun centre de la conscience; toutes les fonctions cérébrales concourent à ce phénomène qui conserve encore plus d’un mystère.

«En science, contrairement à ce qui se fait en philosophie, il n’y a pas d’intérêt à discuter de la conscience en tant que concept général ni de ses aspects subjectifs, qui se prêtent mal à l’analyse scientifique. Nous préférons travailler sur des éléments délimités et observables», indique Laurent Descarries, professeur au Département de pathologie et biologie cellulaire.

Avec son collègue Patrick Cossette, de l’Hôpital Notre-Dame, le professeur Descarries est responsable d’un séminaire de deuxième et de troisième cycle en sciences neurologiques qui porte, cette année, sur les répercussions cliniques des neurosciences. Pas moins de 24 chercheurs y défilent pour présenter les connaissances de pointe dans leurs domaines respectifs; le dernier thème de la série, abordé par Laurent Descarries et Emmanuel Stip, traite de «la recherche de la conscience».

Ce qui disparait quand on dort

Le mot «conscience» recoupe de nombreux sens et le phénomène biologique que le mot désigne n’est pas facile à caractériser. Bien qu’il trace une ligne de démarcation entre philosophie et recherche scientifique, Laurent Descarries s’en remet tout de même à un philosophe, John Searle, père du naturalisme biologique, pour définir la conscience.

Selon ce dernier, la conscience représente tous les états d’éveil et tous les états sensitifs par lesquels nous passons au sortir d’un sommeil sans rêves (le rêve étant considéré comme un état de conscience) et qui se poursuivent jusqu’à ce qu’on s’endorme ou qu’on tombe... inconscient! Autrement dit, la conscience est ce qu’on perd quand on s’endort.

La conscience apparait donc plus facile à définir par la négative et l’on comprend le professeur Descarries de s’en remettre aux aspects analysables de la question. Dans son séminaire, il se penche notamment sur des sujets tels que l’émergence de la conscience dans le développement de l’enfant, les manifestations de la conscience en imagerie cérébrale, la conscience chez l’animal, les états anormaux de conscience, les perceptions inconscientes ou encore le rôle de la vue dans la conscience.

Indissociable de l’activité cérébrale

Il ne fait pas de doute dans son esprit que toutes ces manifestations sont des produits de l’activité cérébrale. «On ne peut pas évoquer la conscience sans activité cérébrale; les deux sont indissociables et il n’y a pas de conscience en dehors du corps», affirme-t-il.

Le professeur se situe ainsi dans le modèle que la presque totalité des chercheurs ont adopté au cours des 50 dernières années et se fonde entre autres sur les travaux du biologiste Francis Crick (codécouvreur de la structure de l’ADN), du neurobiologiste Gerald Edelman (auteur de Comment la matière devient conscience) et du neuropsychologue Antonio Damasio (auteur de L’erreur de Descartes), trois piliers de son séminaire.

Selon Laurent Descarries, Antonio Damasio est parvenu à très bien expliquer la continuité entre états viscéraux, expériences émotionnelles, sentiments subjectifs, pensée rationnelle et décision consciente. Pour le neuropsychologue, les émotions contribuent directement à la pensée rationnelle, ce qui est une rupture radicale avec le dualisme de Descartes.

Malgré son adhésion au modèle moniste, le professeur Descarries ne croit pas qu’on en arrivera à produire une conscience cybernétique. «À supposer qu’on parvienne un jour à séquencer chacune des molécules du cerveau, cela n’équivaudra pas à comprendre ni à reproduire son fonctionnement intégré, dit-il. Et le produit de ces simulations informatisées risque fort d’apparaitre aussi mystérieux et imprévisible que celui du cerveau lui-même.»

Le cerveau gardera donc une bonne partie de ses mystères pour encore un bout de temps. Mais l’inconnu a la propriété d’alimenter les approches métaphysiques, voire pseudoscientifiques, qui prétendent apporter plus de réponses qu’une approche matérialiste. Selon certains, le fait que la conscience peut se rétablir après un épisode d’électroencéphalogramme (EEG) plat est une preuve que la conscience existe indépendamment du corps.

Laurent Descarries se montre  plutôt amusé par cette résurgence du dualisme. «L’électroencéphalogramme se borne à mesurer l’activité du cortex et ne livre aucune information sur ce qui se passe dans les couches plus profondes du cerveau, souligne-t-il. Il est faux de prétendre qu’un EEG plat signifie la mort du cerveau. Vouloir expliquer la conscience en dehors du cerveau relève de la croyance et les croyances sont hors de portée de la démarche scientifique; on adhère à une croyance, mais on ne la démontre pas.»

À son avis, les approches dualistes illustrent la difficulté qu’éprouvent plusieurs personnes à vivre sans réponses claires à toutes leurs questions. «Le scientifique est bien modeste et n’a pas toutes les réponses, mentionne-t-il. La science accepte le fait que les connaissances n’expliquent pas tout et le scientifique est capable de vivre avec cette perspective.»

Daniel Baril

 

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