Depuis 2005, Frédéric Bouchard donne un cours de philosophie de la biologie à des étudiants de première année du baccalauréat. Inscrits en biologie, en philosophie, en enseignement de la morale au secondaire et même en didactique, ces futurs bacheliers sont plongés dans l'interdisciplinarité.
«Quand on commence à étudier De l'origine des espèces, de Darwin, je leur lance à la blague que c'est un magnifique livre de philosophie! En fait, je tente de leur montrer que cet ouvrage contient des réflexions qui sont traditionnellement examinées par les philosophes», a déclaré le professeur du Département de philosophie de l'Université de Montréal dans une entrevue réalisée en marge du colloque du 11 novembre.
Selon lui, les étudiants doivent être initiés à l'interdisciplinarité dès le baccalauréat. «Mais cela ne peut se faire sans une formation disciplinaire solide, croit-il. Autrement, les étudiants seront perdus. Il leur faut un ancrage. C'est pourquoi il est préférable d'intégrer de manière progressive l'interdisciplinarité à leur cursus.»
Pourquoi les y exposer si tôt? «Pour leur démontrer que leur discipline n'a pas forcément toutes les réponses aux objets d'étude qui les intéressent», répond-il.
En ce sens, l'enseignement interdisciplinaire au premier cycle est une «leçon d'humilité», estime Frédéric Bouchard. «La recherche et l'apprentissage sont des démarches d'humilité, car nous sommes constamment confrontés à notre ignorance. L'interdisciplinarité creuse davantage ce sillon en nous obligeant à nous ouvrir à d'autres pensées et à d'autres méthodes. J'explique ainsi à mes étudiants que, pour être un très bon biologiste, il faut être un peu philosophe. On dépasse la description usuelle d'un phénomène biologique pour y apporter un éclairage nouveau qui ira au-delà des observations empiriques. Inversement, pour être un très bon philosophe, il faut acquérir une vaste culture, dont une culture scientifique. Le philosophe s'intéresse à la réalité en général... qui est en partie biologique. Voilà pourquoi il faut se pencher sur cette discipline.»
Le professeur espère que cette ouverture d'esprit amènera les étudiants à sortir des sentiers battus. «Nous formons des explorateurs originaux, c'est-à-dire de futurs chercheurs sensibles à l'idée de trouver de nouveaux objets d'étude – auxquels nous n'aurions peut-être jamais songé en raison d'une formation uniquement centrée sur une seule discipline.»
Les défis de l'enseignement interdisciplinaire
Enseigner au croisement de deux disciplines comporte son lot de défis. «Il faut surtout rassurer les étudiants, constate Frédéric Bouchard. La plupart sont anxieux d'aller patauger dans une autre matière. Ils craignent de ne pas obtenir de bonnes notes. Je leur explique que mon cours déborde des formations classiques en biologie et en philosophie. Nous sommes tous en quelque sorte dans le Far West et nous devons y faire notre chemin. Cela signifie que différentes aptitudes seront requises à différents moments.»
Afin de calmer les inquiétudes, M. Bouchard annonce dès le premier cours que «ce ne seront pas juste les étudiants en philosophie qui seront les premiers de classe». «Par expérience, je peux vous dire que, parmi les meilleurs et les moins bons, il y a des étudiants de toutes les disciplines», remarque-t-il.
Autre difficulté et non la moindre: l'apprentissage d'un nouveau vocabulaire. «Chaque discipline a son langage et les mots ne sont pas toujours utilisés aux mêmes fins, observe-t-il. Le terme “gène” en est un exemple frappant. Même en biologie, sa signification varie. Le généticien des populations, le biologiste du développement et le biologiste moléculaire ne l'emploient pas de la même façon. Mais parce qu'ils ont une formation où ils ont touché un peu au savoir de chacun, ils sont capables d'en saisir le sens en fonction du contexte. C'est ce que permet l'interdisciplinarité.»
Au fil du temps, les étudiants finissent pas surmonter leurs peurs. Certains vont même changer de programme! «Au terme du cours, des étudiants en biologie décident de s'inscrire plutôt en philosophie, raconte-t-il. Le contraire est aussi vrai. Dans les deux cas, je suis content parce qu'ils ont compris qu'il existait une discipline qui convenait mieux à ce qu'ils aiment réellement.»
Frédéric Bouchard demeure toutefois réaliste. «Plusieurs oublieront ce que je leur ai enseigné et c'est correct.» Mais il n'aura pas travaillé en pure perte, comme en témoigne son expérience personnelle. «Je plante des graines dont peut-être on ne récoltera les fruits que bien plus tard. Pendant mon doctorat en philosophie, je souhaitais suivre des cours de biologie. Bien que je ne fasse pas partie de ce programme, un professeur m'a accepté dans sa classe parce que son propre directeur de thèse considérait la philosophie comme importante. Quelque part, je bénéficiais de l'ouverture d'esprit d'un professeur qui, 20 ans plus tôt, a parlé de philosophie à ses étudiants.»
Marie Lambert-Chan
Sur le Web
Dossier spécial
Sortir de sa bulle grâce
à l'interdisciplinarités
Lire les articles
- Le nécessaire pari de l'interdisciplinarité
- L'enseignement interdisciplinaire ouvre de nouvelles perspectives
- «Il doit y avoir une valeur ajoutée à l'interdisciplinarité», indique Dominique Baril-Tremblay
- L'interdisciplinarité est bien installée en recherche
Sur le Web

