Le 2 novembre dernier, 16 étudiants de l'Université de Montréal ont passé la nuit dans une cellule de la prison de Trois-Rivières. Il ne s'agissait pas d'une sentence particulièrement sévère pour des travaux remis en retard mais d'une expérience pédagogique offerte aux étudiants en criminologie.
«Se mettre dans la peau d'un prisonnier, ça fait drôlement réfléchir et ça aide à comprendre ceux que nous devrons surveiller quand nous serons sur le marché du travail», mentionne Sabrina Bureau, étudiante en première année au baccalauréat en sécurité et études policières à l'École de criminologie.
Sabrina Bureau a relativement bien dormi dans sa cellule qu'occupaient d'autres femmes ayant reçu, comme elle, une «sentence d'une nuit» à la prison de Trois-Rivières construite en 1822, fermée en 1986 et transformée en musée. Juxtaposé au Musée québécois de culture populaire de la capitale de la Mauricie, le vieux pénitencier témoigne des conditions carcérales sur près de deux siècles. «Ces cellules ont accueilli sept hommes condamnés à la pendaison. Les exécutions avaient lieu à la prison même, et la potence était dressée de façon que les prisonniers et la population voient bien le pendu», raconte aux étudiants Michel Morin, 51 ans, qui a guidé le groupe d'étudiants de l'accueil jusqu'aux cachots, situés dans le sous-sol.
De l'avis général, l'ex-prisonnier valait à lui seul le déplacement, car il incarne de façon extraordinaire l'objectif contemporain de l'incarcération: la réinsertion sociale. Après avoir vécu 15 ans derrière les barreaux, dont 2 à cet établissement pénitentiaire durant les années 70, Michel Morin a cessé de consommer des drogues et renoncé à fréquenter le milieu criminel. Il a fait ses études secondaires et collégiales en prison et a même décroché un certificat en toxicomanie de la Faculté de l'éducation permanente. «Je l'ai entamé par correspondance, en dedans, mais je l'ai terminé à l'Université de Montréal, car j'avais été transféré dans un centre de détention à sécurité minimale, d'où je pouvais m'absenter le jour.»
En raison de son bon comportement, il a pu bénéficier d'une libération conditionnelle par la suite, et il travaille actuellement, plus de 20 heures par semaine, à l'animation de la prison de Trois-Rivières.
Une expérience enrichissante
Pour un criminologue appelé à intervenir auprès des prisonniers, la «sentence d'une nuit» est une expérience précieuse, considère André Normandeau, professeur à l'École de criminologie et accompagnateur du groupe. «Même si nous sommes dans une maison de détention qui n'est plus en fonction, nous sommes sensibilisés à l'aspect de l'enfermement. Il ne faut pas oublier qu'une peine de prison, c'est d'abord une perte de liberté, explique-t-il à l'entrée de la cellule où il a lui aussi été incarcéré. Ici, on ne décide pas à quelle heure on se couche, à quelle heure on se lève. Et le gardien de prison joue bien son rôle.»
Marc-André Fortin, en effet, était criant de vérité dans la peau du surveillant. De sa voix tonitruante, il a exigé des pensionnaires une obéissance constante dès l'instant où ceux-ci ont franchi l'épaisse porte d'entrée. Au moment de prendre la photo du condamné et de relever ses empreintes digitales, les étudiants étaient dirigés avec autorité par le faux gardien.
«C'était une très bonne expérience, commente David Scheer, étudiant à l'Université libre de Bruxelles, en stage à l'Université de Montréal en vertu d'un programme d'échanges. Même s'il ne s'agit pas d'une véritable incarcération, on peut ressentir de façon subjective à quoi ressemble la vie en prison. On ne sait pas quand les lumières vont s'allumer ni s'éteindre. On entend les portes claquer.»
Ce qui a frappé le plus Olivier Pelletier-Giguère, inscrit lui aussi au baccalauréat en sécurité et études policières, c'est le «trou», l'endroit où l'on isolait certains prisonniers pour les mater ou leur faire payer un manquement à la discipline. «Si j'avais passé trois semaines ici comme c'est arrivé à Michel Morin, je serais devenu fou, dit-il. Ce genre de traitement crée une aliénation mentale.»
Pour lui, l'expérience d'une incarcération même de courte durée permettrait à la population de modifier son opinion à propos des revendications de la population carcérale. Monsieur et Madame Tout-le-monde n'ont pas assez de considération pour les doléances des prisonniers, estime-t-il.
«La prison n'assume pas toujours sa mission, indique David Scheer. On lui demande de favoriser la réinsertion sociale alors qu'elle a été d'abord pensée comme un outil de répression.»
Surpeuplée et insalubre
La surpopulation des centres pénitentiaires, notamment, est un problème endémique. Conçue pour 40 prisonniers, l'établissement de Trois-Rivières en recevra plus de 100 dans des périodes de pointe, et le manque de latrines engendrera des problèmes d'hygiène qui dureront un siècle.
L'alimentation au pain et à l'eau, ce n'est pas un mythe: en 1860, chaque prisonnier reçoit «une livre et demie de pain» et de l'eau. Heureusement, depuis, les conditions de détention se sont améliorées. «On s'est rendu compte récemment que si un taux anormalement élevé de prisonniers mouraient, c'était en partie à cause de la mauvaise alimentation. Aujourd'hui, les pénitenciers bénéficient de services de restauration institutionnelle comme les écoles ou les hôpitaux.»
Même dans les années 80, certaines prisons présentaient des conditions semblables à celles prévalant au 19e siècle. À sa fermeture, en 1986, celle de Trois-Rivières était jugée insalubre par les autorités. Construite en 1822, c'était la plus ancienne prison canadienne en activité.
Un autre groupe d'étudiants de l'École de criminologie avait fait le voyage, deux semaines plus tôt, sous la supervision d'un autre professeur de l'École. En tout, ce sont quelque 50 étudiants qui auront subi la «sentence d'une nuit».
Mathieu-Robert Sauvé
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- Des étudiants passent une nuit en prison (Durée 2 min 45 s)
Sur le Web
- En prison, visite expérience, Trois-Rivières
- École de criminologie (FAS)
