En 1969, Peter Krausz, alors dans la jeune vingtaine, quitte clandestinement sa Roumanie natale. Quarante ans plus tard, cette douloureuse fuite vers l'inconnu continue de nourrir la réflexion de l'artiste et de guider sa main.
«Il y a l'émotion de la frontière, le passage sans retour de l'autre côté de la ligne, une rupture brutale qui entraine une autre façon de regarder la vie», explique l'homme au cours d'un entretien dans son atelier à Montréal, ville où il atterrit un peu par hasard en 1970 avec ses parents, sa jeune conjointe et sa fille.
«Il n'y avait pas beaucoup de choix pour les réfugiés, se souvient-il. Le Canada, l'Australie...» Mais à Montréal, Peter Krausz trouve assez rapidement une communauté. «J'ai eu de l'aide. Des artistes m'ont permis de m'intégrer et d'évoluer.»
Avant même de tourner le dos au régime de plus en plus contraignant de Nicolae Ceauşescu, Peter Krausz se destinait à une brillante carrière artistique. Mais il n'est pas certain que son élan créateur l'aurait conduit vers ces mondes coupés par des frontières, où, pour des raisons politiques, l'histoire a imposé d'absurdes ruptures géographiques et sociales.
«J'étais jeune et ce passage de frontière fut un moment significatif pour moi. À un point tel que j'ai développé à sa suite une autre manière de voir la vie. On prend conscience de sa fragilité.»
L'œuvre de Peter Krausz est parsemée de tragédies politiques. Stations fait référence au goulag russe, Night Train est hanté par l'holocauste et la série Berlin s'attarde sur les divisions du fameux mur, en 1989. Et, alors que l'artiste s'apprêtait à prononcer une courte allocution au moment d'inaugurer l'exposition sur Berlin, on est venu l'informer que le mur était en train de tomber. Pour une coïncidence, c'en était toute une!
No Man's Land
La chute du monde communiste – encore qu'il ne s'illusionne pas sur ses répercussions – a éloigné Peter Krausz de sa préoccupation à l'égard des régimes totalitaires. Mais aujourd'hui, il s'intéresse à une autre ligne de démarcation, celle qui sépare la Grèce et la Turquie sur l'ile de Chypre.
Cet intérêt est le thème du film No Man's Land, de la cinéaste Doïna Harap, qui a été présenté en mars au Festival international du film sur l'art. On y voit Peter Krausz déambuler dans l'ile et expliquer sa démarche artistique ainsi que la permanence de son désarroi devant ce no man's land, résultat d'un conflit qui oppose les Turcs et les Grecs depuis 1974. La réalisatrice, roumaine comme le peintre, veut faire réfléchir sur l'arbitraire des frontières.
Plus qu'un film, No Man's Land est un projet de grande envergure auquel travaille Peter Krausz depuis de longs mois. À l'aide des images satellites de Google Earth, l'artiste a transposé sur toile les reliefs chypriotes déchirés. L'exposition qui en résultera montrera aussi, par opposition, les merveilleux paysages de cette région de la Méditerranée orientale.
«J'ai eu un coup de cœur pour ces points de vue autour de la Méditerranée. Il y a plus de 10 000 ans qu'on cultive cette terre», rappelle l'artiste, dont l'œuvre est bien ancrée dans l'histoire des lieux. Cette exposition sera présentée à la maison de la culture de Côte-des-Neiges au printemps 2010.
Professeur d'arts plastiques à l'UdeM
Peu après son arrivée à Montréal, Peter Krausz a rencontré des artistes réputés qui, reconnaissant son talent, l'ont pris sous leur aile. Avec les années, sa réputation a grandi et ses œuvres figurent à présent dans plus d'une trentaine de collections au Canada, à New York et en France.
En baignant dans le milieu de l'art contemporain, Peter Krausz a expérimenté plusieurs matériaux et méthodes. Mais il se rebiffera toujours contre les dogmes que certains courants de pensée cherchent à imposer dans les années 80 et 90.
D'ailleurs, dans les années 90, il renoue avec ses racines en art fondamental développées à l'École des beaux-arts de Bucarest en travaillant sur d'immenses fresques. Il est du reste un portraitiste extraordinaire.
Il a aussi été directeur de la Galerie du Centre des arts Saydie Bronfman pendant 10 ans et il a enseigné à l'Université Concordia avant de se poser, il y a 18 ans, à l'Université de Montréal, où il est le seul professeur d'arts plastiques de l'établissement.
Il y enseigne le dessin à des étudiants en architecture et les techniques et procédés picturaux à des étudiants en histoire de l'art. Aux premiers, qui travaillent surtout à l'aide de l'ordinateur, il apprend le dessin artistique, notamment avec modèle, afin qu'ils puissent «enrichir leur regard et avoir une création artistique». Aux seconds, il explique les techniques auxquelles ils seront confrontés en histoire de l'art.
«L'enseignement me nourrit. Dans les meilleurs cas, il y a un échange. J'adore cela, j'aime la relation avec les étudiants. Et aussi, d'une certaine façon, je veux redonner aux étudiants un peu de ce que j'ai reçu à mon arrivée ici», résume l'artiste.
La directrice du Département d'histoire de l'art et d'études cinématographiques, Christine Bernier, est enchantée de la présence de Peter Krausz.
«Nous avons la chance d'avoir avec nous un excellent pédagogue fort apprécié de ses étudiants, qui est aussi un artiste de réputation internationale. De plus, il est un collègue généreux dont la carrière apporte beaucoup à notre département», se réjouit Mme Bernier.
Et, comme elle le souligne, la présence d'artistes au sein d'un département d'études visuelles enrichit nécessairement les programmes de recherche. Surtout quand l'artiste s'appelle Peter Krausz.
Paule des Rivières
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- Peter Krausz, un artiste sans frontières (Durée : 3 min 29 s)
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