À la clinique de médecine de l'adolescence du CHU Sainte-Justine, on accueille de plus en plus de jeunes souffrant de maux de dos ou de ventre si violents qu'ils clouent le malade au lit. D'autres sont complètement paralysés, incapables de tenir sur leurs jambes. Ils ne fréquentent plus l'école depuis plusieurs semaines. Ils ont été examinés par deux, quatre, six médecins, qui ne sont pas parvenus à poser le moindre diagnostic.
Ces jeunes sont atteints de «troubles somatophobes» (de somatophobie, étymologiquement «haine du corps»), qu'on appelait naguère «maladies psychosomatiques». «Dans certains cas, le seul fait de discuter avec un membre de notre équipe interdisciplinaire permet de trouver un fait marquant à l'origine du malaise. Ça peut être un traumatisme à l'école ou un évènement qui a semblé, sur le coup, sans conséquence», commente le Dr Jean-Yves Frappier, qui a consacré les 30 dernières années de sa vie professionnelle à la médecine de l'adolescence.
Selon lui, les jeunes d'aujourd'hui souffrent davantage de problèmes liés à l'angoisse et au stress que ceux des années 70. «À mes débuts, on voyait rarement des garçons ou des filles nous arriver avec des symptômes d'anxiété. De nos jours, on voit cela presque quotidiennement.»
Ces symptômes peuvent être légers, mais les cas adressés au Centre hospitalier universitaire mère-enfant sont en général graves. Heureusement, le traitement est parfois rapidement couronné de succès. Le médecin a vu des adolescents se lever de leur lit et courir pour ainsi dire jusqu'à la sortie aussitôt qu'ils eurent mis le doigt sur l'origine du malaise. Ils manifestent alors du regret en disant au médecin que celui-ci doit les croire fous! Pas du tout, les rassure-t-il. «Ces jeunes sont comme les réservoirs en amont des barrages hydroélectriques. Pour une raison ou pour une autre, ils n'arrivaient pas à exprimer leur personnalité. Trouver le moyen d'ouvrir les vannes peut être très salutaire.»
Plus fréquent qu'on pense
Forum a demandé au Dr Frappier de l'accompagner dans une visite virtuelle de son unité. Sur les 21 patients hospitalisés pour des séjours variables (on compte à la clinique environ 1000 admissions par an), de 8 à 10 souffrent de troubles alimentaires comme l'anorexie et la boulimie. Un tiers ont des maladies chroniques comme l'épilepsie, le diabète ou diverses formes d'encéphalopathie. Un autre lit est occupé par un adolescent qui a fait une tentative de suicide. Enfin, on reçoit de nombreux jeunes victimes de maltraitance ou d'abus sexuels, ou encore aux prises avec une toxicomanie.
Cela signifie qu'environ les deux tiers des adolescents de cette clinique sont touchés par des maladies sociales. «Je crois que notre monde productif en demande beaucoup aux gens. Les jeunes n'y échappent pas. La pression est très forte pour réussir, à l'école autant que sur le marché du travail», mentionne le spécialiste.
Qu'ils exercent dans des cliniques spécialisées ou dans leur cabinet de généraliste, les médecins doivent savoir reconnaitre les manifestations du stress. Or, un adolescent ne sait généralement pas nommer ce concept. «Un adolescent ne dira pas: “Je suis stressé ces temps-ci.” Son corps va parler pour lui.»
Si les problèmes semblent parfois insurmontables, le Dr Frappier se défend bien d'être missionnaire. «L'adolescence est un moment déterminant dans la formation de l'identité. Le défi de l'adolescent consiste à trouver qui il est et ce qu'il veut. Il veut se distinguer de ses parents, mais ceux-ci demeurent des références majeures. Il veut cesser d'être un enfant, mais il exprime encore de nombreuses insécurités. Ses peurs se révèlent parfois dans la régression.»
Cela dit, les adolescents ont un potentiel immense que le spécialiste doit parvenir à stimuler. Il a, pour ce faire, besoin de l'appui des parents, et c'est là que se situe le principal obstacle. «Lorsque les parents ne collaborent pas, c'est comme si l'on devait intervenir avec les bras et les jambes coupés.»
Nouveau programme
En plus de ses activités d'enseignement et de soins, le médecin a dirigé le comité pédagogique du Diplôme d'études spécialisées en médecine de l'adolescence, qui a été approuvé à la dernière réunion de la Commission des études. «Nous formons, dans les faits, des spécialistes de cette discipline depuis les années 80, mais le programme n'avait jamais été officiellement créé. Nous avons ainsi eu l'occasion de lui donner un cadre», explique-t-il. La démarche a tout de même pris plus de cinq ans avant d'aboutir.
Le programme, d'une durée de deux ans, comprend un stage de 15 mois à la clinique du CHU Sainte-Justine. Des stages sont aussi exigés dans des milieux communautaires fréquentés par des jeunes comme le Centre de santé et de services sociaux Jeanne-Mance, le Centre jeunesse de Montréal-Institut universitaire, Chez Pops et L'Anonyme.
Après avoir fait trois ans d'études en pédiatrie générale, la Dre Maude Veilleux s'est inscrite à ce nouveau programme et en deviendra la première diplômée. Un ou deux spécialistes seront formés chaque année. Ils ne travailleront pas tous dans une clinique de l'adolescence, mais ils pourront aider les équipes soignantes à mieux comprendre ces jeunes, que ce soit en milieu urbain ou en région.
Mathieu-Robert Sauvé
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