Qu'est-ce que le bouddhisme tantrique?

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Le grand Bouddha de Kamakura, au Japon.Pour plusieurs, le mot «tantra» évoque des pratiques hindoues et bouddhiques empreintes d'ésotérisme, de magie et de sexualité destinées à balancer les chakras, à éveiller la kundalini ou même à favoriser la lévitation.

«C'est à tort que le tantra a été considéré en Occident comme relevant de la magie et du paranormal ou comme une forme dégradée du bouddhisme», affirme Anna Ghiglione, professeure de philosophie religieuse chinoise au Département de philosophie de l'Université de Montréal. La sinologue, qui vient de publier L'expérience religieuse en Chine: sagesse, mysticisme, philosophie (Médiaspaul, 2009), livrera une conférence sur le bouddhisme tantrique aux Belles Soirées et Matinées de l'UdeM le 11 février, au cours de laquelle elle présentera les éléments essentiels de cette tradition religieuse qu'elle situe entre science et magie.

Ascèse et libertinage

La professeure Ghiglione enseigne les bases théoriques du bouddhisme, du taoïsme et du confucianisme et préfère utiliser l'expression «phénomène religieux» au lieu du mot «religion» pour nommer ces courants parce que, dit-elle, «il n'y a pas de distinction entre philosophie et religion dans la Chine traditionnelle et ancienne».

Alors que le bouddhisme est apparu en Inde au 6e siècle avant notre ère, le bouddhisme tantrique ne s'est développé que neuf siècles plus tard. Et ce n'est qu'aux 7e et 8e siècles de notre ère qu'il a franchi les frontières de l'Inde pour se répandre au Tibet, en Mongolie, en Chine du Nord puis au Japon.

Le terme tantra est un mot sanscrit signifiant «trame, tissage, texte»; il renvoie donc à l'idée de tissage et de continuité. «Le bouddhisme tantrique se distingue par sa référence aux textes canoniques; c'est le véhicule qui transmet la connaissance, précise la philosophe. Il se caractérise par son accent mis sur la pratique rituelle plutôt que sur la doctrine et par son syncrétisme qui intègre des éléments de l'hindouisme, du chamanisme et de l'animisme.»

En Occident, le mot en est venu par la suite à désigner le bouddhisme magique avec recherche de pouvoirs paranormaux. Ce sens est une extension récente véhiculée notamment par la contreculture des années 70, friande d'ésotérisme et de permissivité sexuelle.

La finalité du bouddhisme tantrique, souligne Anna Ghiglione, est la libération, le salut.Anna Ghiglione ne nie pas que ces aspects sont présents dans le bouddhisme tantrique, mais elle y voit une mauvaise vulgarisation justifiant un libertinage où tout est permis. «La mystique tantrique insiste sur l'ascèse et intègre les pouvoirs paranormaux comme la communication à distance, la lévitation, le don thérapeutique et la résistance aux températures extrêmes, admet-elle. Mais cette quête de pouvoirs n'est pas le but du bouddhisme tantrique; la finalité, c'est la libération, le salut et, selon les croyances, ceux qui atteignent cet état finissent par acquérir ces pouvoirs.»

Quant aux représentations de pratiques sexuelles parfois acrobatiques, elles illustrent l'union mystique avec une force ou un être surnaturel. «Les sculptures d'union physique et sexuelle sont des représentations plus symboliques qu'on le croit, souligne-t-elle. Cette iconographie sert d'appui à la méditation, qui vise la fusion avec la déité. Le bouddhisme tantrique veut ainsi figurer la non-dualité par l'union des énergies masculines et féminines et le fait qu'il n'y a pas d'opposition entre soi et l'autre.»

La conférencière abordera aussi le rituel tantrique, dont l'usage des mantras et des mandalas. «Les mantras sont des formules incantatoires dont le but est de rompre avec la logique discursive et qui ont le pouvoir de détourner le mal, explique la professeure. Quant aux mandalas, ce ne sont pas des décorations mais des supports visuels – figuratifs ou géométriques – servant à la méditation et dont la contemplation conduit à la transe; ils attirent des forces surnaturelles et purifient le karma.»

Ces supports rituels propres au tantrisme réhabilitent le pouvoir de l'imagination en lui donnant un rôle libérateur alors que l'imagination, dans le bouddhisme d'origine, est considérée comme une source d'illusion.

Rationaliser le bouddhisme

Anna Ghiglione ne se concentre pas que sur les formes traditionnelles du bouddhisme, mais observe également les réinterprétations actuelles, notamment celle du dalaï-lama. «Le dalaï-lama rationalise le bouddhisme tantrique en évacuant les superstitions et l'occultisme», affirme-t-elle. Ce serait là une réponse à la Chine communiste qui a accusé le bouddhisme tibétain d'être la cause du retard culturel chinois.

Manifestement admirative de l'œuvre du leadeur spirituel tibétain, elle voit dans son discours une adaptation à la modernité qu'elle salue comme «un évènement positif de la part d'un esprit lucide».

De façon plus étonnante, la philosophe soutient que, «en insistant sur les bienfaits de la méditation sur les plans psychique et médical, le dalaï-lama montre que le bouddhisme ne diffère pas dans sa méthode de celle du médecin, qui veut le bienêtre de son patient».

À son avis, il n'y a pas de doute que la rencontre entre le bouddhisme et la science est possible. «Le dalaï-lama met en pratique la voie médiane qui consiste à égaliser les contraires comme entre science et magie», déclare-t-elle.

Une conférence qui ne laissera donc personne indifférent.

D.B.

La conférence d'Anna Ghiglione aura lieu le 11 février, de 19 h 30 à 21 h 30, au 3200, rue Jean-Brillant. Entrée: 20 $ (15 $ pour les ainés et 10 $ pour les étudiants). Prix pour la série de ses deux conférences: 35 $ (25 $ pour les ainés et 20 $ pour les étudiants).

 

Sur le Web


 

L'expérience religieuse en Chine : sagesse, mysticisme, philosophie

À l'heure où la spiritualité orientale fascine, voici une présentation accessible et rigoureuse de l'expérience religieuse en Chine. La cosmologie, la sagesse, la mystique, le salut, les cultes populaires et la méditation y deviennent des miroirs de la tradition religieuse occidentale. L'auteure campe le confucianisme, le bouddhisme et le taoïsme dans l'histoire millénaire de l'empire du Milieu et dans la modernité. Si le contraste avec les religions monothéistes est saisissant, certaines similitudes se révèlent aussi. Elles laissent voir l'être humain de toujours qui, confronté à sa finitude, tourne son regard vers le sacré.

Anna Ghiglione, L'expérience religieuse en Chine: sagesse, mysticisme, philosophie, Montréal, Médiaspaul, 2009, 176 p., 22,95 $.

 

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