Le musicologue Jean-Jacques Nattiez a reçu, le 5 novembre, la plus haute distinction décernée par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH). Outre le «plaisir personnel» qu'il ressent d'être ainsi honoré, le professeur de la Faculté de musique de l'Université s'est réjoui de ce qu'un tel prix vienne consacrer, à son avis, la place de la musicologie dans le monde des sciences humaines.
«La musique est peut-être l'activité humaine qui, pour être comprise, doit faire appel à l'ensemble des sciences humaines», a souligné le lauréat à la cérémonie de remise de sa médaille.
La musicologie s'intéresse donc à toutes les formes possibles de la musique et à tous ses aspects.
M. Nattiez incarne parfaitement son propos puisque, après avoir rapproché la musique et la linguistique – en important dans l'analyse musicale les outils de cette science –, il a tour à tour fait appel à l'histoire, l'anthropologie, la psychologie, la philosophie et la littérature pour approfondir ses recherches sur la musique.
Adepte du décloisonnement mais aussi de la démocratisation des genres, Jean-Jacques Nattiez a encore là donné le ton en étudiant aussi bien Wagner que Boulez, les jeux de gorge des Inuits que les chants des Aïnous du Japon.
Rapprochement avec les Inuits
Les chants inuits ont été portés à son attention dès son arrivée au Québec, en 1970, lorsqu'il a demandé à un anthropologue quelles musiques autochtones canadiennes valaient le détour. On lui a alors parlé des jeux de gorge des Inuits. Et voilà notre Français d'Amiens parti pour les 10 prochaines années! Entre 1974 et 1980, il constitue en effet un groupe de recherche en sémiologie qui se consacre à l'étude des jeux de gorge des femmes inuites. D'ailleurs, à la remise du prix à Ottawa, le CRSH avait invité des Inuites qui ont déridé et séduit l'assistance avec leurs chants.
Pourtant, M. Nattiez était bien loin des mœurs autochtones quand il a eu son premier coup de foudre musical; c'était pour Wagner, et son père n'y était pas étranger, car il lui avait très tôt transmis «le virus».
Après le compositeur allemand, Jean-Jacques Nattiez fait le saut dans la modernité avec Pierre Boulez, qu'il rencontre en 1976. Une collaboration fructueuse s'établit entre les deux hommes. M. Nattiez est alors immergé dans la sémiologie musicale puisqu'en dépit de sa passion pour la musique, c'est en lettres et en linguistique qu'il fait ses études.
Signification de la médaille
La médaille du CRSH est accordée «au chercheur qui, par son leadership, son dévouement et l'originalité de sa pensée, a contribué de façon remarquable à l'avancement des connaissances dans son domaine, à l'enrichissement de la société canadienne et à l'amélioration de la vie culturelle et intellectuelle».
Cette distinction couronne une année faste pour M. Nattiez puisqu'il a obtenu, fin septembre, la médaille annuelle de l'Académie des lettres du Québec et, le mois dernier, le prix Venetia 2009, de la Chambre de commerce italienne au Canada.
Le lauréat compte utiliser les 100 000 $ qui accompagnent la récompense du CRSH pour rémunérer des étudiants qui l'aideront à terminer plusieurs travaux majeurs entrepris au cours des années.
Parmi ceux que M. Nattiez a menés à terme figure l'encyclopédie de la musique en cinq volumes, d'abord publiée par une prestigieuse maison d'édition italienne avant d'être traduite en français. Cette production a entre autres le grand mérite de donner une image nouvelle de ce qu'est la musique en en bouleversant les approches traditionnelles. Mais cette encyclopédie, dont la version française a été oubliée entre 2003 et 2007, a été précédée par la publication de plusieurs ouvrages importants et de centaines d'articles. Jean-Jacques Nattiez a notamment publié un livre sur le rôle de la musique dans l'œuvre de Proust et un sur la relation entre le mythe et la musique chez Claude Lévi-Strauss.
Par ailleurs, Bruce Maxwell a reçu le Prix postdoctoral du CRSH, d'une valeur de 10 000 $, pour ses travaux de recherche sur la psychologie sous-tendant le jugement éthique et les choix moraux.
La Faculté de musique organise son propre hommage à M. Nattiez le 17 novembre à 16 h 30. L'activité prendra la forme d'un entretien entre le lauréat et Georges Leroux, professeur de philosophie à la retraite de l'Université du Québec à Montréal et membre de l'Académie des lettres du Québec.
Paule des Rivières
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