La musique adoucit les mœurs, mais sa pratique intensive peut entrainer des troubles musculosquelettiques. Les muscles, les tendons et même les articulations peuvent être sujets à des douleurs intenses.
Rachel Cotton en sait quelque chose. Il y a deux ans, l'étudiante en interprétation à la Faculté de musique a dû interrompre momentanément son doctorat en raison de maux au dos, aux bras, aux poignets et aux mains. «Je souffrais de courbatures constantes et d'une grande fatigue, raconte la pianiste. Juste tenir un livre me faisait mal.»Bursites, tendinites, arthrite, surmenage... Plus de la moitié des musiciens ont au cours de leur carrière à composer avec des blessures ou des problèmes de santé liés à la pratique de leur instrument, selon une étude américaine menée auprès de 4000 instrumentistes à vent et à cordes membres d'un orchestre. Une autre étude effectuée en 1997 auprès de 56 orchestres internationaux confirme ces données. Les principales causes de leurs tensions et souffrances sont la répétition à outrance de certains mouvements et les postures prolongées en position assise et souvent astreignantes requises par la forme de l'instrument. Les contraintes de performance engendreraient aussi un grand stress chez certains.
Après 23 ans à pousser la machine à fond – «Je m'exerçais quotidiennement de trois à quatre heures en plus des répétitions comme accompagnatrice et chambriste» –, Rachel Cotton en paie la note! C'est littéralement le cas. Les ostéopathes et les physiothérapeutes coutent cher. Et, comme la plupart des musiciens, Mme Cotton est travailleuse autonome. Elle n'a donc pas bénéficié d'une indemnisation pendant son arrêt de travail. «En général, dans les écoles de musique, on ne nous apprend pas assez à faire attention à notre posture. Quand l'ergonomie n'est pas un élément négligé, elle est souvent mal appliquée», déplore la jeune femme âgée de 30 ans. À son avis, la prévention devrait commencer dès le premier contact avec l'instrument. «Sinon les mauvaises habitudes s'installent et, à la longue, il est difficile de s'en défaire», affirme-t-elle.
Médecine musicale
Malgré les douleurs physiques, le plus difficile dans son cas a été l'aspect psychologique entourant l'arrêt de ses études. «Il n'est pas facile d'exposer sa douleur au grand jour, de prendre du repos et de réaliser qu'on ne pourra peut-être pas devenir concertiste», confie la pianiste. D'autant plus que, pour la grande majorité des médecins, la douleur des musiciens est volontiers attribuée à un problème somatique à prédominance féminine. Comment en effet prendre au sérieux quelqu'un qui semble en bonne santé et qui se plaint d'un mal invisible? «Le phénomène est encore méconnu au Québec de sorte qu'il est compliqué de trouver rapidement de l'aide spécialisée», souligne l'étudiante.
Parce qu'elle n'arrivait pas à obtenir de soutien médical, Rachel Cotton s'est mise en quête d'information. «Je suis allée à la bibliothèque de l'Université et j'ai pris à peu près tout ce que je trouvais sur le sujet, mentionne-t-elle. Je voulais comprendre ce que je vivais. Mais, dans les ouvrages disponibles, le langage était très technique. Je n'y comprenais pas grand-chose. J'ai donc décidé de m'inscrire au baccalauréat en kinésiologie. J'ai eu la piqure.»
Aujourd'hui, la pianiste se porte mieux. Elle a même terminé ses études de troisième cycle en musique sous la direction de Paul Stewart, qui, précise-t-elle, lui a apporté beaucoup d'appui et d'aide technique. «J'ai pu recommencer à jouer du piano graduellement.» Comme les sportifs qui reviennent à la compétition après un retrait forcé. Un athlète ne songerait jamais, en effet, à courir un marathon ou à entreprendre immédiatement un entrainement intensif après avoir subi une blessure grave. «On ne s'en remet jamais totalement. Il faut donc apprendre à écouter son corps et à ne pas aller trop loin», indique Rachel Cotton. Elle n'a pas mis un point final à sa carrière de musicienne – «J'enseigne et je fais des contrats ici et là» –, mais d'autres rêves, notamment celui de mettre sur pied une clinique consacrée aux musiciens, lui permettent d'envisager positivement l'avenir.
«J'aimerais que, d'ici quelques années, on puisse parler de médecine musicale au même titre qu'on parle de médecine sportive. Et surtout de médecine préventive pour les musiciens!» conclut la future kinésiologue.
Dominique Nancy
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