Alors qu'il terminait son baccalauréat en sociologie à l'Université de Montréal en 1998, Evens Guercy a pris une décision qui a changé sa vie: il est retourné au cégep pour devenir... policier.
Mais pas n'importe quel policier. «J'ai toujours rêvé d'agir sur le cours des choses. Si je ne peux pas changer le monde, mes efforts peuvent influer sur le sort d'autrui», dit cet agent de police de 37 ans d'origine haïtienne qui a fondé en 2005 le club de boxe L'espoir dans le quartier Saint-Michel. La boxe est un bon moyen de tenir les jeunes à distance des gangs de rue, selon Evens Guercy. «Quand ils sortent d'ici, ils sont brulés. Ils rentrent chez eux au lieu de trainer dans les rues», explique-t-il en riant.
Dans ce quartier où plus de 40 % de la population vit sous le seuil de la pauvreté, l'attrait de la criminalité et des méfaits est grand. «Je ne nie pas qu'être défavorisé peut entrainer la délinquance, mais je refuse de mettre une étiquette sur le quartier et ses résidants. Ici, il n'y a pas plus de déroute qu'ailleurs à Montréal, soutient l'agent du Service de police de la Ville de Montréal qui a auparavant travaillé pour le Service correctionnel du Canada. Seulement, il n'y a pas de maison des jeunes à Saint-Michel, ajoute-t-il. Et les jeunes ont besoin de ce genre d'encadrement pour maintenir leur sentiment d'appartenance.»
Cette constatation, il l'a faite peu après son affectation au poste de quartier 30, en 2003. Son commandant, Fady Dagher, l'avait envoyé, avec son collègue Charles Dubois, en mission à la station de métro Saint-Michel, où plusieurs jeunes flânaient. «Le flânage est interdit par la loi. Nous étions obligés de remettre des constats d'infraction», raconte M. Guercy. Un jeune lance alors aux policiers: «On ne flâne pas, stie. On n'a juste pas d'autre endroit où aller !» «Ça m'a interpelé et j'ai décidé de faire quelque chose», confie Evens Guercy.
Six ans plus tard, l'agent ne regrette pas sa décision. Au contraire. «Nous aidons les adolescents à acquérir une discipline et l'habitude de s'entrainer régulièrement tout en contrant le décrochage scolaire», fait-il valoir. Les pugilistes doivent obligatoirement aller à l'école et avoir un bon comportement, à l'intérieur comme à l'extérieur, pour pouvoir boxer. «Si l'élève a une seule raison de rester à l'école, il va persévérer, estime M. Guercy. Même s'il n'aime pas ses cours de maths ou de français.»
Dans les locaux du club de boxe L'espoir, situés entre les murs de la polyvalente Louis-Joseph-Papineau, l'ambiance est détendue. La musique − du hip-hop ce jour-là − envahit les corridors. Le tutoiement est de rigueur. «C'est comme ma famille», déclare Christian Vidal, 15 ans, qui fréquente le club. Comme lui, une cinquantaine de garçons et de filles des écoles secondaires Louis-Joseph-Papineau et Joseph-François-Perrault viennent chaque jour faire de la boxe olympique. Il y a un ring et plusieurs appareils de conditionnement physique.
De défis en réussites
L'homme ne manque pas de mots pour donner la mesure du défi qui l'attendait lorsque, en novembre 2005, il a accueilli les premiers membres du club de boxe. C'était le chaos total: les locaux étaient délabrés, il n'y avait aucun équipement... «Tout était à faire», mentionne-t-il avec force gestes. Celui qui a été désigné président de sa promotion, la 31e cohorte de l'École nationale de police du Québec, n'est toutefois pas du genre à capituler facilement. Il a fait une demande de 4000 $ auprès de la Ville de Montréal, qui lui ont permis d'acheter des gants de boxe, des cordes à sauter...
Aujourd'hui, le programme élaboré en partenariat avec la Maison d'Haïti est appuyé par divers organismes dont la Fédération des médecins canado-haïtiens et la Commission scolaire de Montréal. Il bénéficie également du soutien de Michel Gouin, entraineur agréé par la Fédération québécoise de boxe olympique, ainsi que de celui des boxeurs professionnels Joachim Alcine et Olivier Lontchi. Les jeunes ont même l'occasion de faire de la compétition. «Une dizaine de combats dans un intervalle de deux à trois ans, souligne Evens Guercy. C'est là que repose l'enjeu de la motivation et de la valorisation.»
Avant de faire la connaissance de M. Guercy, Roodsy Vincent pensait abandonner l'école et son opinion de la police était plutôt négative. Mais, depuis 2007, ce jeune homme de 17 ans s'entraine au club. La discipline inculquée a eu des retombées sur sa vie d'étudiant, sa vie sociale et personnelle. Tout en poursuivant ses études, il rêve désormais de boxer aux Olympiques. Selon lui, les agents Guercy et Dubois ont modifié l'image qu'il avait de la police. Les deux policiers sont toujours présents aux soirées hip-hop organisées à la polyvalente Louis-Joseph-Papineau et ils jouent régulièrement au basketball avec les adolescents du quartier. «Il faudrait qu'il y ait plus d'agents de police comme lui, commente Roodsy Vincent. Evens en fait beaucoup pour les jeunes. Il nous encourage à avoir une vision positive de notre avenir.»
Dominique Nancy
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