Figure bien connue de l'Université de Montréal, au Département d'histoire, et auparavant à l'Institut d'études médiévales et au Département d'études classiques et médiévales, Pietro Boglioni entretenait avec le grand public des relations assidues, que son talent pédagogique nourrissait à merveille.
Invité quasi-permanent des Belles soirées, sur quantité de sujets, il aura fait vibrer la corde médiévale auprès des Montréalais pendant plus de quarante ans. Je ne m'attarderai pas sur les réalisations scientifiques, dont le détail peut être obtenu sur le Web. Spécialiste en histoire du christianisme et en anthropologie de la religion « populaire », Pietro Boglioni est resté actif en publiant régulièrement jusqu'à sa mort. Il y a deux mois paraissait son dernier article publié : «Les problèmes de langue dans les missions du Haut Moyen âge d'après les sources hagiographiques », dans la revue Hagiographica (vol. 17, 2010, p. 39-71).
On se souviendra par contre du petit volume qu'il avait publié lors de la sortie-furie du livre et du film Le code Da Vinci de Dan Brown. Il avait pris la peine de décortiquer une à une les affirmations de l'auteur, dont le talent de romancier est indiscutable, au contraire de son sens de l'histoire. C'est une initiative qui caractérisait bien Pietro Boglioni : la curiosité intellectuelle, le besoin de connaître la vérité, de débusquer les a priori et allégations faciles, de confondre les imposteurs, mais aussi l'irrépressible envie de faire l'éducation du grand public, lequel reste à la merci de toutes les affabulations littéraires tant qu'elles sont vraisemblables et agréablement présentées. On le vit courir partout au Québec, de conférence en conférence, pour combattre les effets pervers du cinéma. On le vit lutter, dans un combat perdu d'avance, -car qui peut lutter contre le meilleur livre ou film au box-office ?- pour tenter de redresser l'image corrompue auprès des auditeurs les plus intéressés, les plus ouverts à la vision critique du monde que l'école peine tellement à inculquer aux jeunes, faute sans aucun doute de volonté politique.
Que Pietro Boglioni fut un génie de l'enseignement, -sans jamais avoir suivi un cours de pédagogie,- apparaît sans ambages dans les ovations que lui réservaient ses étudiants à la fin de chaque cours, et dans les évaluations que ceux-ci faisaient de ses leçons. Mais le plus beau gage de son talent provient de ce qu'ont pu écrire, sur un site qui fait trembler bien des collègues car totalement étranger au monde universitaire, et donc ouvert aussi à la vengeance potentielle, des dizaines d'étudiants, par exemple : « C'est vraiment un bon professeur, je crois qu'il sait allumer les élèves et transmettre merveilleusement sa passion pour l'histoire ainsi que ses nombreuses connaissances. Il a beaucoup d'expérience et je me demande souvent : ‘comment fait-il pour savoir toutes ces choses?' ». Et encore : « Cours de 1ère année sur le Moyen Âge passionnant. Ce professeur est un orateur-né. Il raconte plus qu'il enseigne, et c'est fantastique en hiver à 8h30 du matin pour garder (la plupart) des étudiants réveillés. On rêve de pouvoir poser son crayon pour l'écouter nous raconter le Moyen Âge... ». Modeste, Pietro Boglioni n'avait jamais accepté de déposer son dossier pour un prix d'enseignement à la FAS. Il aura fallu sa maladie pour décider certains de ses collègues à l'introduire en catimini, avec succès d'ailleurs (on aurait tendance à dire : « évidemment »), et nous espérons que cette nouvelle put, dans ses derniers jours, lui témoigner de notre reconnaissance.
Pietro Boglioni était un professeur de l'ancien style, à l'ample culture générale, et quelque part à l'opposé du modèle que l'université se laisse aujourd'hui imposer sans trop résister, celui des spécialistes hyperspécialisés, lesquels peinent à sortir de leur étroit domaine d'hyperspécialisation. Et les étudiants ne s'y trompent pas : l'aisance qu'il déployait dans sa salle de cours, il la devait d'abord à l'extraordinaire sûreté de son savoir, cette connaissance gigantesque qui fait en sorte que le professeur n'a aucune crainte d'être pris en défaut de ne pas savoir, un état qui le libère dans sa façon d'enseigner. Non que Pietro Boglioni savait tout : un professeur navigue toujours d'île en île, perdu dans l'océan de sa propre ignorance, mais ces îles sont chez certains plus grandes et l'océan moins profond...
Il était humaniste, et quand il faisait visiter l'Italie à ses classes d'étudiants, il indisposait le guide local aux connaissances un peu courtes, pour la plus grande joie des jeunes et la plus grande honte du guide... À l'aise dans plusieurs champs du savoir, il pouvait chanter bien des airs d'opéra italien, ou du grand Mozart (« non più andrai, farfallone amoroso, nott'e giorno d'intorno girando... »), ou parler des affres brucknériennes. Il nourrissait pour le maître de Salzbourg un profond respect, et avait souhaité que, lors de ses obsèques, résonne l'adagio du concerto pour clarinette, une pièce qui résume tout l'apaisement du monde et, avec une pointe de mélancolie, le calme émanant d'une vie remplie qui touche à sa fin.
Pietro Boglioni, qui était arrivé à Montréal en été 1964, sur un paquebot transatlantique, a sa vie durant conservé l'amour de son Italie natale, tout en militant pour un Canada et un Québec meilleur. Le public connaît moins l'homme que le professeur, pourtant tout aussi attachant. Il aimait la nature et la marche solitaire dans les montagnes. Il nourrissait l'espoir secret d'un jour s'installer en petit propriétaire terrien dans la région du Bas-du-Fleuve, où il aurait pu s'adonner à la joie de planter des arbres et entretenir son petit coin de bois. Chaque invité au chalet familial voyait sa visite célébrée par la plantation d'un arbre, pour sceller l'évanescence du moment dans un souvenir plus durable. Il était amateur de vin, et en faisait lui-même pour la consommation familiale. Pietro Boglioni avait caressé l'espoir de guider ses deux fils jusqu'à l'Université et de les voir diplômés. Seule la première partie de cet espoir aura été comblée, mais il en concevait déjà beaucoup de fierté, surtout que l'aîné, Guillaume, venait d'achever sa première année, et que le cadet, Matthieu, venait d'être accepté lui aussi à l'École Polytechnique. C'est que sa femme Marie-Claude, et sa famille, sur lesquels il était très discret, comptaient beaucoup pour lui, presque religieusement, et tout le monde voyait, même sans pouvoir en deviner les contours, combien elle le lui rendait bien. Si sa passion première allait aux Croisades, il les a tellement racontées à ses enfants, en lieu et place du petit Poucet et du petit Chaperon rouge, que ceux-ci auraient pu réussir sans étudier l'examen du cours qu'il donnait au département sur le sujet, et qui attirait les grandes foules.
J'ai eu personnellement bien du plaisir à le fréquenter, et à discuter d'histoire antique et médiévale, mais aussi de tout et de rien, en se moquant de tout sans jamais être insolents. Et je n'oublierai jamais la façon qu'il avait, s'il avait été sévère avec quelqu'un, de lui trouver aussitôt des circonstances atténuantes. J'avais assisté, en cachette, à quelques-uns de ses cours quand j'ai été engagé, pour lui voler quelques trucs que j'applique toujours avec succès. J'ai quelques regrets : ne jamais avoir parlé de Harry Potter, ne pas avoir assez posé de questions sur Brescia, sa ville natale, ne pas l'avoir fréquenté plus tôt. Telle est la vie des hommes.
Pierre Bonnechere,
professeur au Département d'histoire
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