Comment obtenir un tableau des forêts précoloniales? En interrogeant les colons, bien sûr. Analphabètes, ils allaient voir le notaire pour toute transaction importante, y compris lorsqu'ils achetaient et vendaient du bois de chauffage. C'est en parcourant des actes notariés que le botaniste André Bouchard a pu reconstituer la forêt mature du Québec méridional.
Grâce à cette recherche parue dans Écosciences en 2003, cosignée avec son ancien étudiant Jacques Brisson, aujourd'hui professeur au Département de sciences biologiques, on sait que 20 ans (de 1820 et 1840) auront suffi pour que disparaissent hêtres et bouleaux jaunes dans plusieurs forêts. On sait aussi que la forêt mature n'est pas composée uniquement d'érables et de caryers, mais qu'elle abrite aussi une érablière beaucoup plus riche où poussent des hêtres, pruches, chênes, mélèzes, bouleaux jaunes et épinettes.
André Bouchard était cet intellectuel capable d'allier son intérêt pour l'histoire à sa vocation de chercheur. Sa mort subite en pleine Gare centrale de Montréal, le 4 mars dernier, a profondément ébranlé les biologistes qui l'ont connu, mais également tous ceux qui appréciaient l'homme. Sans jamais renoncer à l'enseignement universitaire (il aura dirigé 45 mémoires et thèses et, à 64 ans, il avait encore sous sa responsabilité deux étudiants des cycles supérieurs), il participait à la direction du Jardin botanique de Montréal et siégeait au conseil d'administration du CHU Sainte-Justine. Toutefois, son rôle à la Commission d'étude sur la gestion de la forêt publique québécoise (commission Coulombe), auquel il s'est consacré corps et âme en 2004, aura peut-être drainé plus d'énergie qu'il l'aurait souhaité. Après 40 allers-retours entre Montréal et Québec, 10 semaines d'audiences publiques de Gaspé à Chibougamau et d'innombrables visites sur le terrain (dont des vols en hélicoptère à la cime des arbres), le commissaire avait constaté l'état alarmant de la forêt québécoise.
Il savait que le rapport de cette commission, imposant une réduction de 20 % de l'activité forestière, allait mener des scieries à la faillite, voire forcer la fermeture de villages. Mais il était prêt à affronter la grogne. «Ça donne quoi d'épuiser la ressource s'il faut fermer les moulins à scie 20 ans plus tard parce qu'il n'y a plus d'arbres? lançait-il au journaliste de Forum quelques semaines après la remise du rapport. La réduction de l'exploitation de la ressource, cela ne relève pas d'une préoccupation strictement écologique. On préserve l'économie à long terme...»
Cet écologiste avait donné un sens à l'expression «penser globalement, agir localement» en sauvant de la promotion immobilière la forêt de Saraguay et plusieurs sites naturels dans le sud-ouest du Québec. À l'Université de Montréal, il avait contribué à documenter la richesse des boisés dans le cadre des études à la maitrise de Patrick Boivin.
Comme l'a fait remarquer le journaliste Louis-Gilles Francœur, du Devoir, «André Bouchard a marqué de son empreinte plusieurs des grands dossiers environnementaux du Québec. C'est lui qui a développé le concept de gestion écosystémique, qui a constitué la recommandation centrale de la commission Coulombe sur l'avenir de la forêt québécoise, dont il était un des six commissaires. Le concept se retrouve maintenant au cœur du projet de loi sur la forêt présentement devant l'Assemblée nationale.»
Gilles Vincent, directeur du Jardin botanique de Montréal, rappelle que M. Bouchard a été conservateur au Jardin pendant plus de 20 ans tout en assumant ses fonctions de professeur-chercheur à l'Institut de recherche en biologie végétale. «Il a été le grand responsable du retour en force de la mission de recherche au Jardin botanique, comme en témoigne d'ailleurs l'ouverture prévue cet automne du Centre sur la biodiversité sur les terrains du Jardin. Il a également été cofondateur, en 1975, de la Société d'animation du Jardin et de l'Institut botaniques (devenue les Amis du Jardin botanique de Montréal en 1991).»
Sa dernière activité pédagogique aura consisté à organiser et animer une «excursion botanique» à Cuba dans la foulée de l'exposition Sous le soleil de Cuba avec Marie-Victorin, qu'on peut encore voir au Jardin botanique. D'autres voyages étaient au programme.
Dans le dernier courriel qu'il m'a adressé (ensemble, nous devions écrire la biographie du frère Marie-Victorin), il s'était amusé à traduire son message en espagnol, une langue qu'il apprenait avec patience et détermination. C'était pour moi un modèle d'universitaire consacré aux trois missions fondamentales de l'institution: l'enseignement, la recherche et le rayonnement dans la société.
Mathieu-Robert Sauvé
